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En 1839, le dramaturge russe Nikolai Gogol rendait un hommage au peuple cosaque, symbolique incarné du patriotisme russe, avec Taras Bulba, sorte de drame Shakespearien à la sauce slave. Pour la première fois – et de façon magistrale! – Nikolai Gogol s’essayait à l’écriture d’un roman, à partir d’une de ses nouvelles, écrite en 1835. Dans Taras Bulba, en nous invitant à suivre les actes héroïques d’un hetman (capitaine cosaque) issu de son imagination, l’auteur nous invite sur les bords du Dniepr, dans une Ukraine postmédiévale, à la découverte des cosaques Zaporogues. Première véritable cosaquerie, cette organisation militaire et sociale particulière, née du besoin d’un peuple bigarré (un rassemblement d’individus d’origines généralement modestes, fuyant la misère et l’autoritarisme russe, lithuanien ou polonais) à assurer sa survie, est ici bien sûr fortement idéalisée par la plume poétique d’un dramaturge qui mêle faits historiques et légendes (par exemple, la lettre des Zaporogues, dirigés par l’otaman Ivan Sirko, au sultan de Turquie Mehmed IV est un mythe dérivé d’un fait « présumé » historique qui s’est déroulé en 1678, soit plus de cent après la période exploitée dans le film). Il n’empêche que, de par sa reconstitution assez précise des us et coutumes des peuples cosaques et une exploitation assez fidèle du contexte historique et religieux (l’Ukraine à la fin du XVIème siècle et du courant du 17ème siècle, et les luttes incessantes des Zaporogues contre leurs voisins: Tatars de Crimée, Turcs Ottomans et tuteurs lituano-polonais de confession catholique), Taras Bulba peut raisonnablement être appréhendé comme un véritable roman historique – prenant toutefois quelques libertés, notamment chronologiques. Au final, en la matière, il est un excellent outil d’approche pour qui s’intéresserait à l’histoire de l’Ukraine, pays qui, pour son malheur, brille actuellement sous les feux de l’actualité.

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Taras Bulba s’est vu honoré de nombreuses adaptations cinématographiques et télévisuelles. La plus connue est, bien entendu, la version hollywoodienne de Jack Lee Thompson (Taras Bulba – 1962), qui proposait toutefois un personnage principal (incarné par Yul Brynner) assez éloignée de la vision de Nikolai Gogol et un Andriy Gogol (Tony Curtis) aux fausses allures de jeune premier. Le film n’était non plus guère rigoureux, historiquement parlant, en matière de costumes et de décors, avec des cosaques évoquant plus des Tatars (voire des Mongols) que des cavaliers de Zaporoguie. On peut d’ailleurs lui préférer la version « spaghetti » de 1963 scénarisée par le spécialiste Ennio de Concini et réalisée par Ferdinando Baldi. Plus dramatique, avec de belles séquences de bataille, ce sympathique film (l’un des meilleurs de Baldi) s’appuie de plus sur une belle performance de Vladimir Medar (Néron dans Rome en flamme). Mais, à ces deux classiques, les puristes préféreront surement l’adaptation de 2009, réalisée par le russe Vladimir Bortko et sorti dans l’Hexagone en DVD et Bluray sous le titre (débile) de Barbarians (éditions Condor, juillet 2011).

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Dans cette coproduction russo-polono-ukrainienne (si, si, en 2009, cela relevait toujours du domaine du possible), Vladimir Bortko remet les choses à leurs places. Avec un scénario reprenant parfois littéralement des passages du texte de Gogol (dans les dialogues et la voix off), la réhabilitation d’Ostap Bulba (le fils qui reste fidèle à son peuple), un personnage souvent négligé, et en présentant un Andriy Bulba (le fils qui trahit son peuple pour les beaux yeux d’une princesse polonaise) moins lisse, le métrage est l’une des plus fidèles adaptation du texte original qu’il m’ait été donné de visionner (je ne les ai cependant pas toutes vues). Enfin, le regretté Bogdan Stupka (l’acteur ukrainien est décédé en 2012), immense star dans les pays de l’est, est absolument génial sous les traits du vieux chef cosaque, l’irréductible Taras Bulba. Le charisme de l’acteur, la justesse de son jeu, ainsi que sa maitrise de la culture cosaque font de Taras Bulba un personnage attachant, crédible et dégageant de la force. Il est également bon de noter que le reste du casting est de la même veine, avec une galerie de personnages très haute en couleurs… et bien bruyante (ici, le cosaque fait honneur à sa réputation de peuple un brin… euh… rustique).

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A côté de ces aspects non négligeables contribuant à la bonne qualité de l’œuvre, Barbarians est fort d’une excellente réalisation, avec une mise en scène rythmée qui privilégie les éléments lyriques et épiques composant l’œuvre littéraire. Alors, certes, cela peut amener une certaine partie de l’audience à juger le spectacle un brin trop théâtral, académique ou vieillot (voire les trois), mais c’était le prix à payer pour restituer l’atmosphère du roman. Ce film à grand spectacle, doté d’un budget confortable, bénéficie également d’un bon environnement historique, à la fois dans les costumes (on a enfin droit a de vrais Zaparogues!) et dans les reconstitutions de décors, ainsi que d’une imposante figuration qui contribue à l’efficacité des nombreuses scènes de bataille. De l’efficacité, du moins du point de vue spectaculaire. En effet, pour ce qui est de la tactique militaire, Vladimir Bortko ne fait guère d’efforts pour reconstituer les tactiques d’époque (à part dans le déploiement initial des armées). L’amateur d’art militaire pourra par exemple s’étonner de l’utilisation faite des hussards ailés, élite de la cavalerie polonaise, qui opèrent ici de manière absolument anarchique. En fait, dans les reconstitutions de bataille, le cinéaste s’attache plus à mettre en avant l’héroïsme des personnages, au détriment du réalisme, en mettant en scène des tableaux épiques peu en rapport avec la réalité historique. Evidemment, cela diminue l’intérêt que pourrait porter le spectateur féru d’histoire militaire envers ce film, autrement très intéressant et rendant un bel hommage au chef d’œuvre de Nikolai Gogol.

Ma côte : 3.5/5

Barbarians (Russie-Ukraine-Pologne / 2009)
Titre original : Taras Bulba
Réalisation : Vladimir Bortko
Scénario : Vladimir Bortko, d’après le roman de Nikolai Gogol
Avec : Bogdan Stupka (Taras Bulba), Igor Petrenko (Andriy Bulba), Vladimir Vdovichenkov (Ostap Bulba), Magdalena Mielcarz (Panna Elzhbeta)

Disponible en DVD Bluray chez Condor Entertainment

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