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Extraordinaire destinée que celle d’Isabelle de France, fille du roi Philippe le Bel, épouse malheureuse d’Edouard II d’Angleterre et principale actrice de la période de l’Histoire ayant initiée la Guerre de Cent Ans. Surnommée par Shakespeare, donc de nombreuses années après sa disparition, la Louve de France, Isabelle a marqué son époque par sa beauté mais également une grande habileté diplomatique et une volonté (dureté ?) à toute épreuve, à l’époque où les femmes, politiquement, étaient souvent reléguées au second plan. C’est une tranche d’histoire composant l’existence de cet extraordinaire personnage qu’ont voulue nous conter Thierry et Marie Gloris, avec ce diptyque baptisé Isabelle, la louve de France, parue aux éditions Delcourt, dans la collection Reines de Sang (il fait donc suite au triptyque consacré à Aliénor d’Aquitaine).

En 120 planches brillamment illustrées par Jaime Calderόn, les scénaristes retracent l’histoire des trônes d’Angleterre et de France de 1314, date de l’exécution de Jacques de Molay (à cette date, Isabelle est mariée à Edouard II depuis six ans et leur couple à un fils, le futur Edouard III) à la chute d’Edouard II et de son amant Hugues Despenser le Jeune. A cette occasion, ils n’hésitent à pas à faire dans le sensationnel et le démonstratif, notamment quand ils se penchent à nous exposer les mœurs dissolues des belles-sœurs d’Isabelle et l’homosexualité de son époux, qu’ils présentent également comme un homme cruel, cynique et misogyne. Force est de dire que, même s’ils s’appuient sur des faits historiques avérés (comme l’affaire des aumônières), Thierry et Marie Gloris vont au-delà des témoignages des contemporains d’Isabelle de France. Cependant, au final, l’ensemble reste toujours crédible, en accord avec l’Histoire (j’ai beaucoup aimé les rebondissements de « l’affaire du chapelet-boule de geisha ») et surtout… très accrocheur. Le ton est adulte et dramatique, la tension est palpable, à la fois dans les intentions et les actions. On croirait presque visionner un épisode des Tudors ou une série HBO. Pour exemple, pour traiter la fin d’Edouard II, ils choisissent la version la plus marquante (mais qui est loin d’avoir le crédit de tous les historiens) : sa mort par l’usage d’un tison chauffé à blanc introduit dans son fondement !

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De plus, le personnage d’Isabelle de France (son état d’esprit est traduit par des cartouches) est excellemment géré. On sent le travail de construction effectué en amont. Les auteurs savent de quoi ils causent (peut-être des fans des Rois Maudits ?). L’écriture s’est concentrée sur les protagonistes qu’ils ont jugés indispensables, pour éviter la dispersion (ainsi, pas de Jean de Nottingham, le nécromant, et le rôle des Évêques est poussé au second plan). Au fil des seize années que couvrent les deux albums, on sent le personnage évoluer, gagner en force, en sagesse et en détermination…. Tout en gardant une fragilité (la recherche d’amour). Même constat pour son entourage, qui bénéficie également d’un traitement soigné. Il y a le haïssable Edouard II bien sûr (ils en font vraiment une ordure), mais aussi le plus complexe Roger Mortimer de Wigmor, qui sera durant quelques années le confident et l’amant d’Isabelle, à travers une romance digne des chansons de geste. Excellent portrait, également, de Philippe le Bel, le plus grand des Capétiens, qui dégage vraiment une aura de puissance contenue. Evidemment, le talent de Jaime Calderon est pour beaucoup dans ce résultat flatteur.

Absolument magnifiée sous le coup de crayon du dessinateur catalan, Isabelle de France dégage une extraordinaire beauté. Certains gros plans sur son visage sont d’ailleurs magnifiques. Son style réaliste fait des merveilles lorsqu’il s’agit de retranscrire une émotion, avec des visages expressifs et des jeux de regards saisissants. De plus, bien que les scènes d’action ne composent pas l’essentiel du récit, on prend conscience que Jaime Calderon est également à l’aise (sans faire dans le génial) dans ce domaine, avec quelques belles fresques guerrières mettant en valeur les batailles de l’époque. Forts de cet atout, les deux opus d’Isabelle de France sont riches en superbes planches, comme la finale, où l’on peut voir Edouard III, roi d’Angleterre, dans toute sa majesté, dans une pose qui laisse deviner toute ses ambitions hégémoniques.
Indispensable si vous vous intéressez à la période médiévale. De la belle bande dessinée.

Ma côte: 4,5/5

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Reines de Sang
Isabelle de France, deux tomes
Scénario de Thierry et Marie Gloris
Dessins de Jaime Calderόn
Couleurs de Johann Corgié
Paru aux éditions Delcourt – septembre 2012 (tome 1) et mai 2014 (tome 2)

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