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En juillet 1941, date de la sortie de Sergent York dans les salles américaines, les Etats-Unis ne sont pas encore en guerre, mais le parti belliciste y est important et très actif, notamment au sein des hautes sphères Hollywoodiennes. Le milieu du cinéma est en effet un secteur d’activité qui compte beaucoup d’artistes ayant fuit le régime nazi. Pour les décideurs des grands studios, il est donc de bon ton de chatouiller l’ego des américains dans le but d’éveiller leur patriotisme et faire taire les septiques qui clament que la guerre en Europe ne les concerne pas. Aussi, en attendant ce moment fatidique (et tant espéré?) qui les verra, comme en 1916, rejoindre le combat pour la liberté et la justice, les majors noyaient les salles obscures de films de propagande narrant les actes héroïques de leurs compatriotes. Finalement, ce casus belli, c’est l’impérialisme et l’aveuglement japonais qui l’amenèrent. Nous étions le 7 décembre 1941. Et on connait la suite…

Sergent York est ce que l’on appelle communément à Hollywood un biopic, c’est à dire un film retraçant, de façon plus ou moins romancée (le but étant d’être le plus fidèle possible, mais l’on peut sacrifier un tant soit peu au spectaculaire ou à l’émotion), le parcours ou une tranche de vie d’un personnage célèbre. Ici, dans cette superproduction Warner datant de 1941, le grand Howard Hawks nous conte l’histoire extraordinaire d’un jeune fermier du Tennessee qui, parti anonyme à la guerre, en revint chargé de tous les honneurs dus à son statut de héros. Un accessit d’autant plus incroyable que l’humble Calvin C. York était objecteur de conscience. Oui, le plus grand héros américain de la première guerre mondiale ne voulait pas, dans un premier temps, se battre pour son pays! Le processus qui modifia son état d’esprit et sa conception de la lutte armée était donc un excellent terreau pour la construction d’une œuvre de propagande idéale, à la condition de le travailler habilement. . Aucun souci à ce sujet, avec Finkel, Chandlee, Koch et Huston, la Warner disposait d’une équipe de scénaristes spécialistes dans l’adaptation « orientée » (le scénario s’inspire de l’autobiographie The Diary of Alvin C. York)

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Le vrai Alvin C. Callum et le mythe Hollywoodien (Gary Cooper)

Né dans les montagnes du Tennessee le 13 décembre 1887, troisième fils d’une famille de onze enfants aux revenus très modestes – réduite à trois dans le métrage -, orphelin de père à onze ans, Alvin Callum York (interprété par un Gary Cooper alors au sommet de sa gloire) connut une jeunesse agitée. Excellent chasseur (il gagna de nombreux concours de tir), fermier courageux, Alvin York était également un jeune homme turbulent porté sur la boisson, le jeu et les bagarres… Jusqu’en 1915, date charnière où son regard croise celui de la tendre Gracie Williams (Joan Leslie). Comme il l’avouera lui-même volontiers plus tard, c’est l’amour pour cette jeune femme qui l’a sauvé et qui l’a rapproché de Dieu. La première heure de film, emprunte d’une « bondieuserie » apparaissant aujourd’hui aussi naïve que ridicule mais en phase avec le style moralisateur de la période, traite de cette métamorphose, conséquence de cette « illumination » qui fit de l’indiscipliné Alvin York un fidèle serviteur de l’Eglise du Christ et un citoyen modèle (et un brin neuneu). Force est de dire que le sympathique Gary Cooper, qui a toujours eu du mal à jouer les bad guys, est plus crédible dans ce nouveau personnage que dans le premier.

En 1917, le destin d’Alvin C. York bascula. Agacés par les harcèlements d’U-boot, les Etats-Unis déclaraient la guerre à l’Allemagne. Comme beaucoup de ses compatriotes, le jeune fermier, qui se voyait épouser sa belle Gracie et une carrière de prêcheur, fut appelé sous les drapeaux, pour livrer un combat dont il n’entendait rien, et qui mettait ses convictions religieuses à rude épreuve. Promu caporal pour ses habileté au tir (il se fait rapidement remarqué par ses supérieurs), il se retrouva engagé avec sa compagnie, en octobre 1918, dans l’offensive de Meuse-Argonne, sur le front français. Toujours très à l’aise dans la réalisation de scènes de combat, Howard Hawks nous offre pour l’occasion l’une des plus réussies reconstitutions de batailles de tranchées jamais filmées, en jouant sur l’effet de masse (avec de magnifiques plans d’ensemble) mais aussi en s’approchant au plus près des combattants. Le cinéaste nous fait revivre alors, de manière efficace mais non dénué de racisme (les allemands apparaissent aussi vils que couards et stupides) et un peu dramatisée, l’exploit extraordinaire, mais véridique, d’Alvin C. York.

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Le 8 octobre 1918, à la suite d’une opération de contournement des lignes ennemies, la compagnie de York tomba sur les arrières allemands, faisant une vingtaine de prisonniers (dont un major), mais, tout à leur succès, les américains ne virent pas les nids de mitrailleuses installées non loin, dans des fortifications situées à une trentaine de mètres. Soudainement soumise à un feu nourri, la compagnie perdit une partie de ses hommes et ses officiers, faisant de York le survivant le plus gradé. Il ordonna alors à la poignée d’hommes encore valides de garder la position (et les prisonniers) et entreprit de neutraliser, seul, les nids de mitrailleuses. Un à un, les soldats allemands tombaient sous les tirs précis du jeune tireur d’élite quand, dans une ultime tentative, un jeune lieutenant et cinq soldats, baïonnette au canon, foncèrent sur lui… et subirent le même sort (cette action est traitée différemment dans le film, avec un Gary Cooper en embuscade qui effectue un tir en enfilade sur une tranchée). Plus tard, au comptage, on dénombra vingt-huit balles tirées; vint-huit soldats allemands tués. L’affrontement cessa quand le major offrit à York la reddition de sa troupe, à la condition « qu’il cesse de tirer ». En plus de cet exploit, le caporal York (promu sergent après son acte de bravoure) ajoutait celui d’avoir capturé, tout seul, 132 soldats allemands!

La dernière demi-heure de métrage est consacrée au retour triomphal du sergent York dans son pays. Félicité par les grandes personnalités de l’époque, il se vit offrir les clés de la ville de New-York et sa présence fut souhaitée dans les réceptions mondaines. Howard Hawks nous dresse ici le portrait d’un héros plein d’humilité, gêné par les honneurs et refusant toute gratification pour ce qu’il considérait comme ayant été un devoir de patriote et un d’amitié envers ses camarades tombés au champ d’honneur. Un profil de gendre idéal peu crédible mais, selon les témoignages de ses contemporains, le cinéaste ne s’éloigne guère du véritable personnage, qui dégageait « une véritable sagesse mystique ». Un homme qui avait remis tous son existence dans les mains du Seigneur. D’ailleurs, quand on lui demanda comment il comprenait que lui, le soldat le plus grand de la compagnie, n’ait pas été touché par le déluge de balles craché par les mitrailleuses, il répondit juste que « c’était la volonté de Dieu ».

Sergent York est un spectacle qui a, certes, bien vieilli et sembler mièvre aux yeux de certains. Mais, pour autant, il n’en est pas inintéressant. L’amateur de cinéaste peut y admirer le talent d’Howard Hawks, notamment durant la deuxième moitié du métrage et une distribution de qualité (le charismatique Gary Cooper, mais aussi Joan Leslie, Walter Brennan, George Tobias), et quelques traits d’humour bien placés. L’amateur d’Histoire peut, lui, replacer l’œuvre dans son contexte et en tirer quelques enseignements, certainement pas inédits, mais intéressants. En effet, comme le prouve ce film (et tant d’autres), plusieurs mois avant Pearl Harbor, l’Amérique se conditionnait déjà pour la guerre…

Ma côte : 3,5/5

Sergent York (Sergeant York – USA – 1941)
Un film de Howard Hawks
Scénario d’Abem Finkel, Harry Chandlee, Howard Koch et John Huston
D’après The Diary of Alvin York, d’Alvin C. York
Avec : Gary Cooper (Alvin C. York), Walter Brennan (pasteur Rosier Pile), Joan Leslie (Gracie Williams), George Tobias (« Pusher » Ross), Stanley Ridges (major Buxton), une Lochart (Rosie York)
Musique de Max Steiner

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