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Edité par les éditions du Septentrion (Québec) et la Presse Universitaire de Paris-Sorbonne, sous la direction de Laurent Veyssière et Bertrand Fonck, La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France est un ouvrage collectif qui, en un peu plus de 400 pages, expose et analyse les circonstances qui ont amené la France à perdre sa grande colonie d’Amérique du Nord.

La Guerre de Sept Ans en Nouvelle-France est composé de dix-huit articles écrits par des universitaires et des conservateurs spécialisés dans l’étude de ce conflit et, plus particulièrement, sur le théâtre d’opération canadien. Réunis par thèmes dans trois chapitres, ces articles proposent des angles d’études très variés. Ils replacent les évènements dans leur contexte universel – n’oublions pas que la guerre de Sept Ans est la première guerre mondiale (on se battait partout; en Europe, en Afrique, aux Indes, dans les Caraïbes et aux Amériques) -, dresse un état général de chaque belligérant et établit un comparatif de leurs intentions et leurs moyens logistiques. On y trouve des conclusions d’études historiographiques, des analyses de données chiffrées, de lettres et de documents d’époque (dont un grand nombre sont reproduits dans l’ouvrage) et des essais portant sur différents thèmes (géopolitique, sociologique, idéologique). Bref, une œuvre extrêmement riche, qui, en plus de proposer un panorama complet sur le conflit, gomme de vieilles certitudes établies sans réel fondement – souvent les fruits d’un manque de profondeur d’étude et basées sur quelques phrases «chocs».

La réponse de Berryer, ministre de la marine, à Louis-Antoine de Bougainville venu mander auprès du Roy de l’aide supplémentaire («Monsieur, quand il y a le feu à la maison, on ne s’occupe pas des écuries») et les «quelques arpents de neige» de Voltaire ont laissé de lourdes et douloureuses traces dans l’esprit collectif des Québécois (dans son article, Les rappels mémoriels de la guerre de Sept Ans au Canada, Jacques Mathieu nous démontre que, pour beaucoup, la plaie ne s’est pas correctement cicatrisée) et – mais c’est surement moins dommageable – des métropolitains. Hors, et ce livre nous le prouve, en fait, la France n’a jamais laissé tomber sa colonie. Elle n’en jamais eu l’intention. Elle n’avait juste plus les moyens logistiques et financiers pour la sauver. La seule solution était de gagner la guerre en Europe, afin de pouvoir la conserver (ou la récupérer) via la table des négociations. Ce qu’elle ne réussit pas à faire. Hélas. On prend d’ailleurs conscience que, sans l’habileté politique de Choiseul et l’inespéré remplacement de William Pitt, la France aurait perdue bien plus que le Canada et, qu’à Versailles, la disparition de la Nouvelle-France fut ressentie comme un moindre mal. La perte des Iles à sucre aurait été bien plus dramatique. Et aurait peut-être même compromis la naissance des Etats-Unis d’Amérique – mais ceci est une autre histoire.

C’est un fait, la France du Très-Chrétien a donc fait son maximum pour sauver sa colonie d’Amérique du Nord. C’est d’ailleurs en ces terres lointaines qu’a réellement débuté la guerre de Sept Ans, sur les berges d’une rivière perdue au nom exotique ; Monongahela (le 9 juillet 1755, un parti composé de soldats des compagnies franches, de miliciens et de leurs alliés amérindiens détruisent le corps expéditionnaire du général Braddock, fort de plus de 2000 hommes). Mais cette France là n’était plus celle de Louis XIV, elle n’avait pas les moyens de lutter sur plusieurs théâtres d’opération et, en Europe, cela se passait mal. Dés 1755, elle a même envoyé des troupes régulières au Canada. Peu, et un bon nombre de ces bataillons d’infanterie de ligne ne sont jamais arrivées à bon port, leurs navires ayant été interceptés par une Navy qui dominait les mers sans partage. Dans son article Le Canada dans l’affrontement naval franco-britannique lors de la guerre de Sept Ans, Olivier Chaline dresse d’ailleurs un très intéressant bilan des forces maritimes en présence. Les enseignements sont éloquents. Et catastrophiques pour les Français.

Aussi, comment défendre les milliers de kilomètres carrés que comptent le Canada (qui désignait alors les rives du Saint-Laurent et du lac Champlain), le Pays d’en Haut (la région des Grands Lacs), le Pays des Illinois (le haut du Mississipi) et la Louisiane avec seulement quelques milliers de miliciens, de coureurs des bois et de troupes coloniales (les compagnies franches de la Marine) quand vous aviez en face de vous des colonies britanniques en quête d’expansion et fortes de plusieurs millions d’habitants et un ministre britannique qui, laissant aux Prussiens le soin de s’occuper du théâtre européen, avait décidé de porter l’effort de guerre aux Amériques ? Si les auteurs ne répondent pas à cette question, ils dressent un état général des solutions envisagées par les contemporains (politiques et militaires d’origine métropolitaine ou coloniale), et mettent en avant les méthodologies mais aussi les divergences qui sont nées de ces choix… notamment en matière de stratégie. Bertrand Fonck, dans son article «Joindre au système de tactique d’Europe l’usage à faire des sauvages»: le commandement des armées françaises en Nouvelle-France, met l’accent sur la difficulté à fusionner, voire faire simplement cohabiter, les doctrines et les us et coutumes guerrières.

Si les auteurs se montrent neutres dans leurs études (avec humour, Jean-Pierre Poussou qualifie même son article sur Montcalm et Wolfe «d’historiographie apaisée»), les faits sont là. Comme le dit si bien dans sa préface Serge Bernier, de ces recherches, «le marquis de Montcalm ne sort pas grandi». Le commandant en chef des forces armées en Nouvelle-France de 1756 à 1759, tombé héroïquement aux Plaines d’Abraham en même temps que son adversaire le général James Wolfe, porte de lourdes responsabilités dans la perte de Québec, mais aussi dans l’échec de la stratégie adoptée pour contrer les Britanniques. Comme le démontre clairement cet ouvrage, ses désaccords permanents avec Pierre de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur de la colonie, et son mépris de la petite guerre, auront précipité la colonie vers sa perte. Mais rien ne dit qu’en agissant différemment, il en aurait été autrement. Alors, certes, les premières années de conflit (de 1754 à 1755) ont été bénéfiques aux Français, mais en 1756, quand Montcalm débarque sur les rives du Saint-Laurent, les données avaient commencé à changer et rien ne prouve que la stratégie de petite guerre alternant défense et partis dans les zones ennemies (qui ont fait tant de mal aux Britanniques durant la guerre de Succession d’Autriche et les premières années de la guerre de Sept Ans) aurait mieux fonctionné sur le long terme. D’ailleurs, ce type de guerre avait besoin du soutien complet des alliés amérindiens et, comme nous l’explique l’article de Peter McLeod (Les Amérindiens et la guerre de Sept Ans), cela devenait de plus en plus difficile pour des Français qui, gênés dans leur ravitaillement par domination de la Navy, avaient de moins en moins de présents manufacturés à négocier.

La troisième partie, consacrée à l’étude des combattants de la guerre de Sept Ans, est également riche d’enseignements, parfois surprenants. Ainsi, dans son excellent article La milice canadienne et la guerre de Sept Ans, René Chartrand nous rappelle que l’effort de guerre des canadiens est le plus grand jamais fourni par une populations civile, tous conflits confondus, avec un incroyable ratio de 1 âme sur 4 en 1759! Un énorme sacrifice consenti par un pays que le chevalier de Bourlamarque dépeignait comme possédant «beaucoup plus d’hommes courageux que dans les autres.» Un peu plus tôt, dans Le système de défense de la Nouvelle-France face à la guerre de conquête, Laurent Nerich avait également mis en avant la bonne tenue des compagnies franches de la Marine (la principale force défensive de la Nouvelle-France, composée de soldats et d’officiers canadiens ) qui, aussi à l’aise dans le combat réglé que dans les partis, avaient réussi à gagner le respect du marquis de Montcalm. L’hommage est beau et mérité.

En fin, pour finir, dans Levée d’une armée provinciale pour «l’invasion du Canada », Nicholas Westbrook nous invite à déchiffrer avec lui les traces laissées par son ancêtre pour découvrir le fonctionnement des armées provinciales britanniques. Un article très intéressant car couvrant un sujet rarement traité en langue française. Ici, il nous présente non seulement l’armée provinciale du Connecticut avec son système de recrutement, son organisation, ses charges et ses devoirs, mais aussi une colonie qui vivait très mal la « présence » des troupes métropolitaines qui, faute de garnison, logeaient souvent chez l’habitant – sans y être inviter et faisant souvent preuve de mauvaises manières. Pour Nicholas Westbrook, nul doute que ces graves problèmes de cohabitation, révélateur de divergences entre métropolitains et colons, compose l’une des racines de la Révolution Américaine.

Ma côte: 5/5

LA GUERRE DE SEPT ANS EN NOUVELLE FRANCE,
sous la direction de Laurent Veyssière & Bertrand Fonck
Paru aux éditions Septentrion / PUPS
Collection Roland Mousnier (Centre Roland Mousnier)

SOMMAIRE

Préface, de Serge Bernier (Direction Histoire et patrimoine, Défense nationale, Canada)
Introduction, par Laurent Veyssière (chef de la délégation des patrimoines culturels à la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la Défense) & Bertrand Ponck (chef du département de l’armée de Terre au Service Historique de la Défense, ministère de la Défense)

PARTIE UNE: La guerre de Sept Ans dans l’Histoire: contexte, historiographie, mémoire
1/ Les débats entre historiens à propos de Montcalm, de Wolfe et de la victoire anglaise en Amérique pendant la guerre de Sept Ans: bref essai d’historiographie apaisée, par Jean-Pierre Poussou
2/ La guerre de Sept Ans à l’échelle mondiale, par Stephen Brumwell
3/ La guerre de Sept Ans: le contexte français, par Frédéric Guelton
4/ L’autre bataille de Quebec: sauver la Nouvelle-France par la négociation? par François Ternat
5/ La survivance: la contre-révolution québécoise et ses alliés britanniques, par Desmond Morton
6/ Les rappels mémoriels de la guerre de Sept Ans au Canada, par Jacques Mathieu

PARTIE DEUX: Stratégie et expériences de la guerre
1/ Le Canada dans l’affrontement naval franco-britannique lors de la guerre de Sept Ans, par Olivier Chaline
2/ Les stratégies militaires françaises et britanniques lors de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France (1755-1760), par Luc Lépine.
3/ «Joindre au système de tactique d’Europe l’usage à faire des sauvages»: le commandement des armées françaises en Nouvelle-France, par Bertrand Ponck.
4/ Louis-Antoine de Bougainville au Canada (1756-1760): la découverte et l’expérience de la guerre, par Laurent Veyssière
5/ Les batailles de Quebec, par Hélène Quimper
6/ Les forts du Pays d’en haut et de Louisiane pendant la guerre de Sept Ans, par Arnaud Balvay

PARTIE TROIS: les combattants de la guerre de Sept Ans
1/ Les soldats de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, par Marcel Fournier
2/ Les corps des Volontaires-Etrangers et la défense de la Nouvelle-France, par Rénald Lessard
3/ Le système de défense de la Nouvelle-France face à la guerre de conquête, par Laurent Nerich
4/ La milice canadienne et la guerre de Sept Ans, par René Chartrand
5/ Les amérindiens et la guerre de Sept Ans, par Peter McLeod
6/ La levée d’une armée provinciale pour «l’invasion du Canada» pendant la guerre de Sept Ans, par Nicholas Westbrook.

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