4 plumes blanches affiches

En 1902, l’auteur britannique à succès Alfred Edward Woodley Mason proposait à ses lecteurs The Four Feathers, un roman d’aventure exotique qui conte la quête rédemptrice d’un militaire justement accusé de lâcheté, à la fois par trois de ses pairs et par sa promise. Ancré dans les pensées de son époque, ne remettant aucunement en cause l’impérialisme victorien, cultivant le classicisme romantique (deux hommes épris d’une même femme, qui sera finalement liée au plus vertueux), l’œuvre se démarque cependant des éditions de ce début du 20ème siècle de par l’introduction et l’entretien d’un assez étonnant réalisme psychologique. On y découvre en effet un héros refusant de se plier aux usages de la rigide société britannique et s’interrogeant sur leur légitimité. Bon, il est vrai, les piliers de l’establishment ne sont que légèrement ébranlés et A.E.W. Mason ne hasarde pas sa plume sur des sentiers qui auraient été trop périlleux en ce temps où l’on ne plaisantait pas avec les codes sociaux et moraux. Ainsi, prise dans son ensemble, l’œuvre ne condamne nullement, et ne remet guère en doute, la politique impérialiste britannique. D’ailleurs, Harry Faversham (littéralement fièvre honteuse), militaire démissionnaire, considère lui-même qu’il a commis une faute grave et toute son entreprise n’a pour unique but que d’être de nouveau le bienvenu (respecté) au sein de la bonne société. Bonne société dont les valeurs de vertu sont incarnées par son aimable fiancée. Néanmoins, de ci, de là, tout au long de ce chemin de croix, on décèle quelques interrogations idéologiques, quelques réflexions sur la nature profonde de l’homme, voire quelques pensées humanistes (on s’éloigne définitivement du mythe du Bon Sauvage). Dans The Four Feathers, l’Africain est, certes, toujours appréhendé comme une créature sous-éduquée et génétiquement inférieure, mais l’homme blanc ne masque plus ses intentions colonialistes sous l’accomplissement de devoirs d’évangélisation ou d’éducation.

Quelques Harry
Quelques Harry

Paru quatre années après la victoire anglo-égyptienne d’Omdurman, The Four Feathers dut bien évidemment une grande partie de son succès à l’émotion ressentie par une opinion publique qui, deux ans après le désastre d’Isandhlwana, redécouvrait avec effroi que son armée n’était pas invincible et quelle pouvaient être défaite en bataille rangée, à la régulière (lors des guerres anglo-zoulous, la presse et le gouvernement avait sauvé la face en mettant en avant la nette infériorité numérique de leurs troupes à Isandhlwana) par des bandes de fanatiques religieux hirsutes montés sur des dromadaires et armés de lances et d’arcs (ce qui, dans les faits, était complètement faux, de nombreux derviches étaient équipés de fusils Martini-Henri, de pièces d’artillerie capturées aux Égyptiens, et la majorité d’entre eux étaient des cavaliers, pas des caméristes). Le scandale créé par « l’assassinat » de Gordon à Khartoum, les défaites honteuses de William Hicks à El Obeid et de Valentine Baker à El Teb, l’obligation faite d’évacuer le Soudan, un pays « pacifié » et placé sous la protection de la reine Victoria, autant d’événements qui firent la une des quotidiens, entraînèrent la chute du gouvernement, et qui étaient encore bien présents dans l’esprit collectif britannique quand paru en librairie ce roman exotique. Pour comprendre totalement l’impact de l’œuvre, il est donc indispensable de la considérer en la recadrant dans son contexte historique, celui d’un conflit qui dure depuis une décennie. Ainsi faisant, si le roman d’A.E.W. Mason ne peut être considéré comme de grande valeur historiographique, c’est quand même une bonne source d’informations pour celui qui s’intéresserait à cette guerre Mahdiste, riche en similitudes avec notre actualité, mais si éloignée de par certains aspects (les Anglais ne cherchaient pas à annihiler un état islamique, pas plus qu’ils ne luttaient contre une idéologie intégriste, ils cherchaient juste à pacifier une région afin de protéger leurs intérêts sur le Nil et sur le canal de Suez, ainsi qu’à affirmer leur puissance vis-à-vis des autres nations occidentales – plus particulièrement les Français.

fay wray et richard arlen

Ce roman, paru en France sous le titre Les quatre plumes blanches, a été le sujet de sept adaptations cinématographiques et télévisuelles. La première (la seule que je n’ai jamais visionnée) date de 1915 et est l’œuvre muette de l’américain J. Searle Dawley. La plus récente, à ma connaissance, est celle du cinéaste indien Shektar Kapur, sortie dans les salles en 2002. Ainsi, au fil des années, de nombreux artistes de talent se sont consacrés à redonner vie à l’histoire d’Harry Faversham, comme Cooper et Schoedsack, les « parents » de King Kong ; Terence Young, géniteur de James Bond (il s’agit en version de la version de Korda, avec des séquences supplémentaires), ou Don Sharp, grand artisan de la série B britannique, qui a réalisé une version pour la télévision (avec Beau Bridges, Robert Powell, Simon Ward et Jane Seymour quand même !). Pour faire le sujet de ce petit article, j’ai choisi de retenir Les quatre plumes blanches, l’adaptation la plus connue (Zoltan Korda, 1939) et Frères du désert, une vision plus moderne de Shektar Kapur. Un choix arbitraire qui repose principalement sur le fait que c’est les deux films que j’ai visionnés le plus récemment. Puisant dans ces deux métrages, j’ai essayé de mettre en lumière les éléments tactiques et opérationnels qui seraient les plus à même d’intéresser les amateurs d’histoire militaire.

june duprez

En 1939, Zoltan Korda, un grand spécialiste du cinéma d’aventure exotique (Alerte aux Indes, Le livre de la Jungle, Elephant Boy, Sahara) réalise pour London Film (la société des frères Korda) Les quatre plumes blanches, une adaptation du roman de Mason qui se trouve être à ce jour la plus remarquable. Réalisé durant les premiers frémissements de la seconde guerre mondiale, avec comme principaux interprètes John Clements, Ralph Richardson et Jack Allen, le film nous présente une vision assez idéalisée (comprenez naïve) de la haute société britannique (il respecte en cela l’esprit du roman) tout en évitant de sombrer dans le patriotisme bouffi. Le métrage tente de faire vibrer la fibre patriotique britannique de manière assez subtile, via une alternance de mélodrame et d’action, rend hommage au courage et à la noblesse de ses soldats (le fier Jack qui cache sa cécité, interprété de manière magistrale par Ralph Richardson) et met en avant un personnage d’Harry Faversham cultivant une ambiguïté bienvenue. On voit ainsi ce dernier tout faire pour ré-entrer dans le moule victorien, tout en affichant quelques attitudes rebelles peu en accord avec ses aspirations. Même les personnages secondaires, de par leur réactions, sont dignes d’intérêt, comme Ethne (June Duprez), la fiancée d’Harry, qui avance des idées « progressistes » lors de discussions privées mais qui, lorsqu’elle se retrouve devant le fait accompli, oublie toutes ses bonnes résolutions afin de conserver honneur et privilèges. Tout cela est vraiment intéressant et en phase avec les intentions de l’auteur quand il a accouché de son œuvre.

kate hudson

Une fois les présentations faites (et les plumes blanches réceptionnées par Harry !), Zoltan Korda nous plonge dans le vif du sujet, à savoir le désert soudanais, avec une aventure exotique pleine de péripéties, extrêmement plaisante, riche de ses beaux décors naturels, de ses belles séquences de bataille et de ses actes de bravoure. L’amateur d’Histoire y trouvera son content, les reconstitutions militaires sont en effet vraiment très convaincantes, avec, notamment, une très belle séquence finale consacrée à la bataille d’Omdurman. Les charges furieuses des derviches mahdistes sont très impressionnantes, appuyées par la musique monumentale de Miklos Rozsa et, lors de la première bataille, des cadrages judicieux et spectaculaires nous donnent une belle vision des tactiques de feu britanniques. A noter une interprétation de grande qualité, qui rend honneur aux personnages du livre. Sincèrement, si vous ne devez ne regarder qu’un seul film adapté du roman d’A.E.W. Mason, cela doit être celui-ci. Un film de propagande très intelligent.

Par contre, le film de Shektar Kapur, sorti dans les salles obscures soixante ans plus tard, s’il ne manque pas de qualité, s’éloigne quand même pas mal de l’œuvre originale et, bizarrement, n’essaie pas de restituer l’intention première de l’auteur, qui était de nous conter la quête solitaire d’un homme – finalement véritable patriote – cherchant à retrouver une dignité perdue suite à un moment « d’égarement ». Ici, Shektar Kapur préfère développer une banale histoire d’amitié interraciale entre le blanc Harry (le regretté Heath Ledger, ici un peu palot) et un guerrier noir (l’impressionnant Djimon Hounsou). Mmouais, sincèrement, cela sert à quoi de modifier un récit si c’est pour faire autant dans le cliché ? C’est la première question qui m’est venue à l’esprit lors du visionnage de ce film. De plus, si Harry réussit à (se) prouver qu’il n’est pas un lâche, il ne le fait pas sans l’assistance d’un tiers, ce qui est un peu en désaccord avec l’essence de l’entreprise. Enfin, le film ne développe même pas le thème de la découverte de l’Autre et de la tolérance puisque, dès l’entame du film, Harry revendique une sensibilité humaniste. Bref…

bataille 1915

Autre choix surprenant : le vulgaire déguisement du héros en bédouin. Il est aussi difficile à identifier que Clark Kent sous sa panoplie de Superman. C’est dire l’efficacité. Pourtant, il parvient à passer incognito aux milieux des derviches, jusqu’à ce qu’il se dévoile lui-même (« Hé ! bande de cloches, c’est moi ! Je suis un Anglais ! »). Non seulement c’est peu crédible, mais c’est bien moins marquant que dans le film de Korda, ou Harry poussait son courage dans ses extrêmes, en se transformant en un esclave muet marqué au fer rouge. Tout cela n’aide pas à rendre le personnage de Harry plus intéressant, sans compter que Heath Ledger lui-même n’est guère charismatique dans le rôle (il est toutefois plus regardable que Kate Hudson, qui est, elle, absolument nulle).

Evidemment, cette insistance à développer une histoire d’amitié interraciale ne se fait pas sans conséquences et, malheureusement pour nous, ici, l’aspect militaire a été un peu sacrifié. En effet, peu de séquences sont consacrées à cette guerre de reconquête anglo-égyptienne et les éléments opérationnels ont totalement été gommés (l’on n’apprend absolument rien sur les guerres mahdistes). Par contre, l’unique bataille. Elle décoiffe !

bataille 1939

Avant ce film, l’on savait déjà que Shektar Kapur est un réalisateur très attaché au rendu visuel de ses travaux (tant et si bien que certains mauvais coucheurs l’accusent de maniérisme). Elizabeth, par ses choix de couleurs et ses éclairages était déjà une œuvre d’une grande beauté (en plus d’être un bon film). Dans Frères du désert, il nous offre encore quelques superbes plans, notamment – et cela nous intéresse plus particulièrement – à l’occasion d’une spectaculaire séquence de bataille (la seule) où l’armée mahdiste submerge un détachement britannique piégé dans le désert. A elle seule, cette scène qui n’est pas sans évoquer, par sa chorégraphie, la fin de Custer à Little Big Horn, est vraiment spectaculaire et justifie à elle seule, pour l’amateur d’Histoire militaire, le visionnage de Frères du désert. J’ai notamment été marqué par un plan d’ensemble aérien sur le champ de bataille ; tout simplement magnifique. A côté de cela, la reconstitution est très réaliste, les figurants britanniques –du moins ceux au premier plan – étant même équipés de répliques de fusils Lee-Metford (le Lee-Enfield commençait à peine à le remplacer et tous les régiments n’en étaient pas encore équipés), ce qui démontre le sérieux de l’entreprise.

bataille 2002

 Mes côtes :

La version 1939 : 4/5
La version 2002 : 2.5/5

Le roman:
Les Quatre plumes blanches (The Four Feathers)
Un roman de A.E.W. Mason
Disponible aux éditions Phebus (1991)
296 pages

Les films :
 
Les quatre plumes blanches (The Four Feathers) 1939
Un film de Zoltan Korda
Avec : John Clements, Ralph Ricardson, C. Aubrey Smith, June Duprez, Jack Allen
Disponible en DVD chez Elephant Film (2012)

Freres du désert (The Four Feathers) 2002
Un film de Shekhar Kapur
Avec : Heath Ledger, Kate Hudson, Wes Bentley
Disponible en DVD et Blu-Ray chez TF1 Video (2004)

 

Les autres versions ne sont hélas pas (ou plus) disponibles en français.

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