guerre de secession

De 1861 à 1865, la guerre a enflammé les jeunes Etats-Unis d’Amérique, laissant dans l’imagination collective de ses habitants un fort traumatisme qui ne les quittera jamais.

 

LE CHOC DE DEUX MONDES

 

En se désolidarisant des partisans Républicains, héritiers des porteurs de la parole protestante et abolitionniste, mais surtout fortement capitalistes et centralisateurs, les représentants des Etats du Sud affichaient leur volonté d’affirmer leurs divergences et leurs aspirations au libre arbitre. Une décision lourde de conséquences puisqu’elle entraina cette jeune nation dans des disputes qui tournèrent en une dramatique guerre civile. Ce conflit issu des violents désaccords séparant les partisans de la ‘’servitude salariale’’ – qualificatif employé par les démocrates sudistes pour désigner les victimes de la révolution industrielle chère aux ‘’Yankees’’- et les fervents activistes esclavagistes – considérés par les politiciens républicains comme des attardés réactionnaires et immoraux – allait être terriblement douloureux pour les deux partis.

Le 22 mai 1856, en pleine séance, le représentant Preston Brook agresse violemment à coup de canne le sénateur Charles Sumner, qui venait de délivrer un discours anti-esclavagiste.
Le 22 mai 1856, en pleine séance, le représentant Preston Brook agresse violemment à coup de canne le sénateur Charles Sumner, qui venait de délivrer un discours anti-esclavagiste.

 

Plus qu’une lutte pour l’abolition de l’esclavage, cette guerre civile est la conséquence et le témoignage actif des soubresauts désespérés d’un ancien monde, avec son économie basée sur l’exploitation terrienne, l’indépendance autarcique et le commerce de proximité, face à l’écrasement impitoyable d’une nouvelle manière de vivre, telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec ses banquiers, ses industriels, ses investisseurs et ses salariés.

Commencée dans la plus totale confusion, dans une ambiance presque «festive », la guerre devint vite une gigantesque boucherie ou 650 000 soldats, dont 360 000 nordistes, perdirent la vie. La prise de fort Sumter par les milices confédérées marqua les débuts d’une sanglante guerre de cinq ans. De jeunes généraux, souvent formés dans la même école de West Point, et parfois même amis, se retrouvèrent alors les uns en face des autres. Anciens camarades, ils devenaient des adversaires. Malgré cela, la guerre civile fut tout, sauf une guerre de gentlemen. Utilisant d’anciennes techniques européennes devenus obsolètes, les responsables des deux partis envoyèrent au casse-pipe des milliers de soldats amateurs et des régiments entiers se firent hachés menus par les armements sophistiqués de l’adversaire (ex : lors de la bataille de Petersburg en 1864, 8000 Fédéraux furent massacrés en moins de douze minutes). L’Europe connaîtra la même horreur quelques temps plus tard, lors de la guerre Franco-prussienne.

Le bombardement de Fort Sumter (12 et 13 avril 1861), considéré comme le premier acte de guerre de sécession.
Le bombardement de Fort Sumter (12 et 13 avril 1861), considéré comme le premier acte de guerre de sécession.

 

En fait, plus que sur les champs de bataille, ce fut par l’économie que le Nord mis finalement à raison le Sud. Plus riches, mieux structurés, les états de l’Union réussirent à investir dans le perfectionnement de leur armement et de leurs équipements indispensables à l’effort de guerre moderne, comme les chemins de fer. En face d’eux, vers la fin de la guerre, ils ne trouvèrent plus que des soldats sudistes habillés de guenilles, aux pieds nus, à court de munitions et affamés. Une réalité bien lointaine du romanesque Virginien. De plus, bien plus peuplés, les états du Nord eurent bien plus de facilité pour combler les immenses trous dans les effectifs causés par les nombreuses pertes. Et finalement, le Sud n’eut à opposer contre tout cela que son courage et l’espoir d’une éventuelle intervention de Napoléon III, qui n’arriva jamais. Car la Confédération ne vit jamais apparaître son La Fayette.

 

L’ART DE LA GUERRE : UNE MUTATION DOULOUREUSE

 

La Guerre de Sécession, ou Guerre Civile américaine, représente une période charnière, un passage entre l’utilisation des rustiques techniques militaires et celles qui donneront naissance à la guerre moderne.

Les méthodes de combat, inspirées des rapports des nombreuses batailles menées avec maestria par Napoléon 1ier durant son règne turbulent (1790-1815), ont laissé dans la mémoire collective des officiers et des instructeurs des écoles militaires, comme celle de West Point, une marque indélébile. Utilisant avec intelligence la puissance de la ligne de feu prônée par Frédéric le Grand dés 1740, l’empereur y avait ajouté les tactiques d’effet de masse et d’ordre mixte, rejoignant par ces choix les Rêveries du maréchal de Saxe.

Les écoles militaires du monde entier prônèrent alors ces méthodes de combat durant toute la première moitié du 19ième siècle, sans vraiment pouvoir les remettre à l’épreuve dans une Europe pacifiée. Les Etats-Unis n’échappèrent pas à la règle, d’autant plus que les méthodes avaient, de nouveau, fonctionné lors de la Guerre du Mexique, ou la petite armée régulière US mit en lambeaux les armées du Généralissime Santa Anna, un Napoléon de pacotille. Et c’est durant cette guerre que la plupart des officiers supérieurs fédéraux et confédérés firent d’ailleurs leurs armes.

Mais ce qu’oublièrent ces ‘’scientifiques’’ militaires, c’est un élément qu’aurait pu leur enseigner l’ancien officier d’artillerie qu’était le petit caporal ; l’adaptation aux moyens du moment. En effet, pendant que l’on entraînait encore les hommes au tir en salves sur deux rangs et la manœuvre en formations serrées, l’armement se perfectionna de son côté. Le vieux mousquet à âme lisse, encore utilisé durant la Guerre du Mexique, cédait sa place aux nouveaux fusils rayés, à chargement par la bouche tout d’abord, ce qui augmenta considérablement la portée des tirs, puis à chargement par culasse, qui améliora également la cadence de tir et permit le tir par des troupes en position allongée. Du coté de l’artillerie, les progrès furent équivalents.

La ligne défensive Confédérée à Fredericksburg (13 décembre 1862) sur laquelle buttèrent les troupes de Burnside, qui encaissèrent des volées de.... 4000 balles!
La ligne défensive Confédérée à Fredericksburg (13 décembre 1862) sur laquelle buttèrent les troupes de Burnside, qui encaissèrent des volées de…. 4000 balles!

Evidemment, sur le champ de bataille, une telle omission eut des effets catastrophiques qui ne tardèrent pas à se faire sentir, et l’expérience, pour les deux partis, fut douloureuse. Les exemples ne manquent pas : à Antietam, les lignes entières d’infanterie nordistes furent fauchées en quelques minutes par le feu ennemi et à Chickamauga les boulets Yankees faisaient de telles brèches sanglantes dans les rangs Confédérés que les soldats n’arrivaient même pas à garder l’alignement. Et que dire de la cavalerie, ces fougueux lanciers US (comme le célèbre régiment des lanciers de Rush) qui s’étaient si brillamment illustrés face aux Mexicains ; ils furent tout simplement exterminés lors de la première bataille, à First Manassas (également baptisé First Bull Run), non pas par les tirs d’un carré de réguliers aguerris, mais par de simples lignes de miliciens armés de fusils Enfield. Les rares survivants furent reversés dans des régiments de cavalerie équipés de carabines.

De nombreux correspondants de guerre américains et étrangers étaient présents sur le théâtre des opérations (à ce sujet, la Guerre de Sécession peut être considérée comme le premier conflit médiatisé), et ils notèrent tous le caractère stupide de ce système dépassé entraînant d’inutiles boucheries. Mais, hélas, bataille après bataille, massacre après massacre, rien de changea vraiment car les généraux de l’époque sacrifiaient leurs hommes en rêvant de gloire Napoléonienne, amenant à l’abattoir, souvent sans regrets, des milliers de miliciens inexpérimentés et indisciplinés qui n’avaient rien d’autre à offrir que leur courage.

Parmi tous ces généraux prétentieux et inhumains, il y avait, heureusement, de nombreuses exceptions. Le plus bel exemple est le général Robert E. Lee, probablement le meilleur stratège de l’époque. Comme Napoléon, son idole, il prônait la méthode de l’écrasement ; frapper le plus fort ou l’ennemi est le plus fort. Il choisit donc, au lieu de soutenir l’armée du Tennessee au centre, d’envahir l’Union dans sa zone la plus puissante. De victoires en victoires[1], il parvint jusqu’à moins de 20 kilomètres de Washington mais, comme Hannibal devant Rome, il n’osa pas attaquer et mettre à mal la capitale fédérale (symbole de la liberté pour tout le peuple américain, dont lui-même), et il tomba dans le piège de Gettysburg, bataille qu’il choisit pourtant lui-même de livrer. Manque de moyens logistiques, mésentente entre Lee et Longstreet, son général favori[2], absence de la cavalerie de Stuart, confiance exagérée du général envers les capacités de ses troupes ? Les historiens débattent encore des raisons qui conduisirent à la défaite sudiste, revers (évitable ?) qui marque un tournant dans le déroulement du conflit et le prolongea de deux années.

Le sous-marin Confédéré H.L. Hunley
Le sous-marin Confédéré H.L. Hunley

Il est peut-être douloureux de l’admettre, mais du point de vue strictement militaire, avec son coté expérimental, cette guerre fut d’une incontestable utilité académique. Elle fut marqué par la fin de la domination des charges de cavalerie face à l’infanterie de front (rejoignant par leur utilisation l’antique tactique des Dragons du 17ième siècle) et la conception des tranchées par Lee lors de sa stratégie défensive de 1864, qui seront grandement utilisés lors de la Première Guerre Mondiale. La Guerre Civile vit également apparaître les premiers cuirassés, le premier sous-marin opérationnel (bon, c’est vrai, il coula…), le système de signalisation par ballons et les premiers tireurs d’élite équipés de fusils à lunettes (les fameux sharpshooters). C’est la première fois également que fut utilisé un moyen de transport massif, en l’occurrence les chemins de fer, comme support logistique. Expérience qui se renouvellera durant la Révolution Russe de 1917. Enfin, ce conflit servit également de terrain d’expérimentation pour les armes automatiques ou semi-automatiques modernes, comme les mitrailleuses et les carabines à répétition.

 

UNE GUERRE D’AMATEURS

Durant la Guerre Civile américaine,  ou Guerre de Sécession, la levée des troupes n’allait pas sans entraîner de graves perturbations. En effet, au début du conflit, le manque des troupes professionnelles (qui est un principe dans le mode de pensée démocratique américain) se posa comme un obstacle difficilement surmontable.

Lors de la scission Nord-Sud, les troupes professionnelles, descendant direct de la Continental Army, qui se trouvaient dans les états du Sud se virent confrontées à une délicate situation. La plupart des officiers ordonnèrent à leurs hommes de déposer les armes après le cas de fort Sumter[3] et se de se constituer prisonnier.

Les officiers supérieurs se trouvèrent confrontés à un sérieux cas de conscience, notamment du coté des Sudistes. Ils durent, dans l’instant, choisir leur camp, avec le risque de se retrouver opposé à leur meilleur ami sur le champ de bataille. Le cas le plus célèbre reste celui du général Lee, esclavagiste, certes (il possédait d’ailleurs des esclaves), mais modéré, et républicain, qui choisit malgré cela (et les offres de commandement Nordistes) de défendre les couleurs de son pays natal, la Virginie.

Une charge de cavalerie. Image d'Epinal. La plupart du temps, la cavalerie de l'Union combattit démonté.
Une charge de cavalerie. Image d’Epinal. La plupart du temps, la cavalerie de l’Union combattit démonté.

Au début du conflit, les états du Sud furent dans une position avantageuse, en grande partie par le fait qu’ils possédaient les meilleurs officiers, et en quantité plus nombreuse, car la formation militaire était une tradition dans le Sud. Ils étaient également plus motivés, les soldats plus aguerris (ils avaient pour la plupart servi dans les milices), et tous étaient convaincu de la justesse de leur cause, car même les abolitionnistes du Sud (et il y en avait) considéraient l’attitude du gouvernement  comme totalitariste et arbitraire. Du coté de Washington, la mobilisation se fit dans la précipitation optimiste et les officiers furent plus nommés en fonction de leur poids politique ou populaire, car dans leur suffisance, ils pensaient que la guerre ne serait que l’affaire de quelques mois. Grossière erreur…

En 1861, les gouvernements réciproques déclarèrent donc la mobilisation sous le système de conscription de volontaires. Les armées se virent alors gonflés par les régiments de milices qui devinrent beaucoup plus nombreux que les régiments de troupes régulières. Le rôle des officiers fut alors déterminant pour hisser ces troupes de civils empruntés à un nouveau convenable, et leur savoir-faire fut mis à rude épreuve. Dans le Nord, la situation était encore plus critique, car comme les officiers de carrière faisaient défaut, de nombreux civils se voyaient attribués des grades élevés, sans véritable formation. Cependant, malgré toute cette inexpérience déclarée, tous ces amateurs se battirent bien, avec courage, forçant même parfois l’admiration des professionnels.

 

DIFFERENTES STRATEGIE POUR UNE FINALITE

La Guerre de Sécession fut l’occasion pour les états-majors de mettre en place diverses stratégies, plus ou moins innovantes. Si certaines sont les héritières directes des conflits passés, d’autres annoncent celles qui deviendront les bases de la guerre moderne.

Les stratégies offensives

– Le Raid : le mot d’ordre est mobilité et les consignes sont destructions sans aucun souci de conserver le terrain conquis. Le but étant d’amener le moral de l’ennemi au seuil de rupture. Nécessite de gros moyens en hommes et peu de scrupules (ex : la marche vers la mer de Sherman en 1865).

– L’invasion : une progression plus lente mais prévus pour durer, avec contrôle des zones traversées et longues périodes de récupération (Ex : campagne de Corinth de Halleck).

Ces deux stratégies assez basiques peuvent être exécutées de plusieurs manières différentes appelées les styles :

– Le style par lignes extérieures : lorsqu’une petite force armée tente d’engager les fragments séparés d’une armée (comme la campagne de Jackson’s Valley en 1862).

– Le style par lignes intérieures : lorsqu’une force importante essaye d’envelopper l’ennemi afin de l’isoler (comme le fit Hooker à Chancellorsville).

– Le style frontal : une Force importante tente de submerger et d’écraser directement une armée ennemie (comme la tentative de Burnside à Fredericksburg).

 

Les tranchées de Petersburg en 1865, qui évoque les retranchements de la première guerre mondiale
Les tranchées de Petersburg en 1865, qui évoque les retranchements de la première guerre mondiale

Les stratégies défensives

– La défense linéaire : initié par Lee lors de la défense de la Virginie ou il fit construire 70 kilomètres de tranchées, inspirées du limes romain. On replie sans attendre vers ses bases et on entame des ouvrages défensifs importants à base d’abattis, de tranchées et de retranchements.

– La défense souple : on engage une partie de ses Forces face à proximité d’importantes troupes ennemies, afin de les retarder ou d’user leur patience. (Comme la défense de Richmond en 1862)

– Le système Fabian : On ralentit l’ennemi par de pures actions de retardement et d’harcèlement. Nécessite peu de moyens mais inefficace à long terme. (Comme les opérations de Johnston à Atlanta).

– La contre-attaque : on laisse s’engager l’ennemi profondément en territoire ennemi et faisant mine de fuir, puis on opère un violent mouvement offensif venu de plusieurs fronts pour disloquer l’organisation adverse. (L’impétueux John Bell Hood utilisa cette technique en 1864 à Atlanta).

 

UN PASSIONNANT SUJET D’ETUDE

C’est tous ces aspects qui font de la Guerre de Sécession un passionnant sujet d’étude pour l’amateur d’Histoire militaire. Douloureux terrains d’expérimentation, les campagnes qui ont marqué ce conflit sont riches d’enseignements, à la fois stratégiques, tactiques et opérationnels. Il ne fallut que les six années d’un rude conflit pour que le visage de la guerre ne change définitivement, l’industrialisation apportant même des mutations philosophiques, puisque asservissant l’homme à son armement. Les premiers échanges de feu de First Bull Run, qui évoquaient les manœuvres Napoléoniennes et respiraient encore les noblesses de la Guerre en dentelle, n’eurent rien en commun avec les affrontements sauvages des Wilderness, autre que les uniformes bleus et « gris » portés par les troupes.

Et c’est pour toutes ces raisons que vous trouverez dans ce blog de nombreux articles ayant pour sujet la Guerre Civile Américaine.

 

[1] Tactiquement, il utilisait hélas les mêmes méthodes que les autres, très coûteuses en vie humaine, même si elles portaient en général leurs fruits.

[2] A ce sujet, il est maintenant certain qu’au matin du deuxième jour, Lee voulait lancer l’attaque sur trois fronts dés 7 heures du matin, mais que Longstreet, affirmant qu’il n’était pas prêt (difficilement crédible), retarda l’attaque de son corps d’armée jusqu’au début de l’après-midi.

[3] En 1861, fort Sumter était une place forte située dans l’état de Caroline. Lors de la sécession, la garnison se vit remettre par les autorités de la ville de Charleston l’ordre de déposer les armes. Le commandant de la place refusant, les milices Confédérées commencèrent le siège, qui amena la reddition de la garnison. Bien qu’il n’y eu qu’une seule victime, un artilleur US tué par l’explosion de son canon, la prise de fort Sumter fut le premier acte de guerre de ce conflit.

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