histoie amerique f

Archambault, Bissonnette, Boudreaux, Boucher, Colombe, Cordier, Cottier, Dion, Dubray, Ducheneaux, Douville, Garneau, Giroux, Janis, Landeaux, LaPlante, Lebeau, Menard, Mousseau, Peltier, Pineaux, Pourier, Roubideaux, Trudell… De tels patronymes semblent directement issus d’un annuaire français, belge ou québecois. Or c’est dans le Dakota du Sud qu’on les répertorie : ils désignent des familles Sioux-lakota de la réserve de Pine Ridge… C’est ainsi que les auteurs de l’Histoire de l’Amérique Française, ouvrage paru aux éditions Champs Histoire, introduisent l’épilogue de cet ouvrage de près de mille pages. Une révélation étonnante aux oreilles du profane, que Gilles Havard et Cécile Vidal se penchent à développer à travers cette étude de la Nouvelle-France qui est, à ce jour, la plus complète jamais écrite.

Mais tout d’abord « qu’est-ce que la Nouvelle-France » ? Nombre de personnes, quand bien même elles seraient amateurs d’histoire, auraient tendance à répondre qu’il s’agit de l’ancien intitulé de la province de Québec, du temps où elle était une fière colonie du royaume de France. Ils auraient partiellement raison. Parce que si la vallée laurentienne composait bien une partie de l’empire colonial français d’Amérique du Nord, elle était loin d’en être la principale composante, du moins en ce qui concerne la superficie. De l’île Royale, qui garde l’estuaire du Saint Laurent à La Nouvelle-Orléans, ville-comptoir bâtie à l’embouchure du Mississippi, la Nouvelle-France s’étendait sur des milliers de kilomètres carrés de rivières, de lacs, de plaines, de forêts et de marécages. Pour la parcourir d’un bout à l’autre, le voyageur mettait à la fin du XVII° siècle plusieurs mois, partant des étendues gelées du Canada pour arriver au cœur de la chaleur moites des bayous de Louisiane.

Variété de climats, de topographies, de populations. Autant de contextes qui faisaient de la Nouvelle-France une gigantesque contrée hétérogène et complexe, mais aussi, de par ses richesses, fortement convoitée par les puissances étrangères. Paradoxalement, la métropole n’a vraiment jamais réalisé qu’elle était en possession d’un véritable joyau brut. La Nouvelle-France fut même en quelque sorte l’oubliée de la Révolution. Pourquoi ? Gilles Havard, directeur de recherches au CNRS, et Cécile Vidal, maître de conférences à l’EHESS et spécialiste de la Louisiane répondent à cette question, en détaillant les différents paramètres géographiques, sociétaux, économiques et politiques dans cette étude de l’histoire de l’Amérique Française – une histoire riche en épisodes épiques, marquants et dramatiques (comme la triste histoire des Acadiens) – afin de mettre en lumière les particularismes de cet empire à la population cosmopolite.

Il n’y avait pas une Nouvelle-France, mais plusieurs Nouvelle-France. En effet, les auteurs nous rappellent, ou nous apprennent, que la vie d’un colon à La Nouvelle-Orléans, petite cité insalubre oubliée par la métropole, n’avait pas grand-chose à voir avec celui d’un autre établi près ¨des plantations de l’agréable Fort de Chartres, ou dans la belle cité de Québec. Citadins canadiens ou louisianais, commerçants et militaires métropolitains, coureurs des bois des Pays d’en Haut, créoles et esclaves de Basse-Louisiane, mais aussi, et surtout, les « sauvages » ; tous ces peuples faisaient de la Nouvelle-France un univers cosmopolite aux flux variables en fonction des lieux, et dont l’économie était principalement bâtie sur le commerce des fourrures. Cette activité « communautaire », pratiquée par cette colonie mono-exportatrice, favorisa les échanges et encouragea les métissages, d’autant plus que contrairement aux colonies britanniques, les colons venus de France étaient peu nombreux et principalement de sexe masculin. On assistait donc à un phénomène d’européanisation des peuples autochtones mais aussi d’ensauvagement des européens, le colon français étant souvent séduit par le mode de vie des indiens (et des indiennes). Les auteurs nous rappellent une citation de Sagard, un moine récollet, qui en 1620 se plaint : « Les Français les mieux instruits, élevés dans l’école de la foi, deviennent sauvages pour si peu qu’ils vivent avec les sauvages et perdent presque la forme de chrétien ».

Aujourd’hui, devant le constat d’une Amérique prospère et puissante, le curieux mal informé pourrait se demander comment la France a-t-elle pu laisser échapper un tel trésor. Non, Louis XV, Napoléon Bonaparte et Charles X n’étaient pas des imbéciles. En remettant les éléments dans leur contexte, Gilles Havard et Cécile Vidal, nous aident à comprendre les raisons qui ont poussé l’empereur des Français à vendre la Louisiane aux Etats-Unis et qui ont fait que Choiseul a préféré conserver les Iles à sucre – en sacrifiant le Canada. Pour bien comprendre tous les enjeux et bien appréhender les moyens mis en oeuvre, un long chapitre est consacré à l’étude de la politique d’immigration entretenue par Paris, qui était bien différente de celles des autres nations et qui a eu une importance majeure, entre autres, sur la traite et l’exploitation des esclaves. Enfin, les auteurs se penchent à nous exposer les rapports privilégiés que les colons d’origine françaises entretenaient avec les Indiens, et ils mettent l’accent sur l’importance de leur coopération dans la survie de la colonie, en usant de nombreux exemples concrets et historiographiques.

Ouvrage universitaire, touffu car décryptant un système complexe, mais excessivement passionnant, l’Histoire de l’Amérique Française regroupe et analyse toutes les données permettant la meilleure compréhension du sujet. Tous les domaines, religieux, politiques, judiciaires, commerciaux, sociaux et militaires sont abordés et analysés à travers une mise en forme logique – par région – et suffisamment douce pour encourager la lecture. Sincèrement, si vous ne deviez posséder qu’un seul livre sur l’empire colonial français en Amérique du Nord, cela serait celui-ci.

Ma côte : 5/5

Histoire de l’Amérique Française
Gilles Havard et Cécile Vidal
Paru aux éditions Champs Histoire
Edition revue (mai 2014)
13€

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