hexagone

En 2009, avec Métronome, le comédien Lorànt Deutsch invitait (contre quelques euros, quand même) ses lecteurs à l’accompagner dans une petite promenade au cœur du Paris historique, au rythme de ses stations de métro. Un ouvrage à la conception originale qui mêlait deux éléments : le récit historique et le guide touristique. A l’époque, le livre connut un franc succès populaire (et donc un flop critique). Cette réussite, d’ailleurs, aurait peut-être pu éveiller ma curiosité. Cependant, sur le moment, probablement trop occupé à explorer d’autres horizons, je ne m’y étais guère intéressée. Puis l’eau passa sous les ponts, qu’ils soient d’Avignon, de Saint-Louis ou du Golo. Et j’eu d’autres chats à fouetter.

Heureusement, en 2013, les éditions Michel Lafon me donnent une nouvelle chance de découvrir la prose vagabonde – que l’on dit charmante et fleurie mais, c’est bien connu, « on est un con »- de Lorànt Deutsch. En effet, ne voilà-t-il pas que le sympathique acteur à l’éternel visage adolescent remet le couvert avec un nouvel ouvrage baptisé Hexagone. Un projet beaucoup plus ambitieux puisque se frottant à l’Histoire de France. Oui, mais quelle Histoire de France ? Ben, toute l’Histoire de France, de l’époque des massaliotes à celles des ultras de l’OM. Fichtre. En voilà un sacré défi ! L’homme, surfant sur le succès de Métronome, se verrait-il pousser des ailes ?

Et là, patatra ! Au lieu d’être accueilli à bras ouverts, Lorànt Deutsch, nouvel Icare, est brûlé par ces irascibles soleils que sont les nobles institutions des historiens et des enseignants de France. Sur les plateaux télé, dans la presse, le malheureux est massacré par les spécialistes. Les journaleux de tous bords, avides de sensationnel, se précipitent dans la brèche et en remettent une couche. On le conspue, on le méprise, on le traite de raciste, voire même d’antisémite, lui, petit-fils de déporté ! La cerise sur le gâteau, c’est un soir, sur le plateau d’une émission que je ne citerais pas, où un animateur l’accuse d’apologie au crime et à la haine raciale en citant un passage de son livre. A Lorànt Deutsch qui lui demande alors ce qu’il a lu d’autre de son œuvre, ce « journaliste » répond « rien, je n’en ai pas eu l’envie ». Quand on sait que cet extrait est tiré de la page 229 du livre…

Bref, en s’attaquant, lui, le modeste mais sincère passionné d’Histoire, à une institution dont la légitimité est bâtie sur ses rangs et ses degrés universitaires, Lorànt Deutsch a commis un crime de lèse-majesté. Dans un pays où autodidacte est antonyme de respectabilité, l’historien amateur (comprenez sans cursus universitaire spécifique) apparait comme un charlatan, un trouble-fête et, surtout, un dangereux agitateur. Finalement, ce mouvement de rejet n’a pas été un mal, du moins pour mon propre compte. Oui, je dois l’avouer, c’est cette levée de bouclier académique et critique contre Lorànt Deutsch qui m’a encouragé à me lancer dans la lecture de son livre (plus d’un an après sa sortie quand même, j’avais d’autres priorités). Et, au final, en refermant cet ouvrage de 450 pages, m’est venu à l’esprit le titre d’une œuvre d’un auteur que je sais cher au jeune Lorànt Deutsch : Beaucoup de bruit pour rien.

Un siècle par chapitre, une route par siècle, vingt à trente pages par route. Des polices de caractères lisibles même par des taupes borgnes. Une plume compréhensible de tous, même de Nabila. C’est ainsi que le Lorànt Deutsch a structuré son travail de vulgarisation nomade. Plus de deux millénaires d’Histoire en moins de 500 pages, autant dire que l’on se situe plus dans le registre de l’express « an 1214, station Bouvines, tout le monde descend ! » que de l’omnibus. Alors, évidemment, au gré de ses pérégrinations sur les routes et les voies ferrées de France, l’auteur a sauté quelques relais-postes, quelques gares, pris quelques raccourcis, préféré parfois les chansons de geste aux grimoires poussiéreux des bibliothèques. Mais ce fut son choix, son itinéraire, ses errances poétiques. Un parcours qu’il voulait partager, et non pas imposer.

Sûr, pour le puriste qui n’aurait pas compris la démarche de Lorànt Deutsch, Hexagone pourrait n’être qu’un vulgaire ramassis d’approximations et d’inexactitudes couché sur le papier par un jean-foutre. En effet, de par sa méthode extrêmement sélective (un chemin par siècle, présenté à la manière d’un « guide du routard historique » avec présentation de vestiges et monuments, placé dans un récit d’Histoire générale), l’auteur pèche par omission ou par précipitation et se lance souvent dans des affirmations aptes à faire frémir les moins frileux des historiens. J’ai moi-même été un peu étonné par son traitement de l’hérésie d’Orléans, ses certitudes sur la bataille de Poitiers (sans toutefois y trouver une quelconque xénophobie), son enthousiasme envers Bougainville (avec une transposition contemporaine des Lumières un brin angélique) ou son manque de nuance sur le Code Noir (c’est le cas de le dire)… Bref, historiquement, il est sûr que l’œuvre peut être sujette à critique.

Par contre, il serait dommage de ne s’attarder que sur cela. Tout d’abord, j’affirme que ce bouquin n’est pas pire qu’un autre ouvrage généraliste traitant de l’Histoire de France (il suffit de lire quelques manuels scolaires pour s’en convaincre). Lorànt Deutsch manque juste de retenu dans l’expression de ses opinions et emploie un style romanesque qui évoque plus le conte au coin du feu que le traité historiographique (il s’emballe même un peu, parfois). En quelques occasions, il fait même dans le cliché hollywoodien. Et c’est justement ce qui fait aussi le charme du livre. Notamment quand il met un peu de côté les événements historiques pour se consacrer au pittoresque. A ce moment, au hasard des villes et des campagnes, il évoque les origines de nos expressions courantes, les sens caché de nos fables (j’avais complètement oublié le détail des bottes de sept lieux), s’attarde sur les us et coutumes des régions, met en lumière le brassage des langues, des patois et des cultures ; et cela devient d’autant plus charmant que l’on sent une grande sincérité dans les propos. Et un brin de poésie.

Il ne faut donc retenir que ce dernier aspect. Tout d’abord parce que – on le sent tout au long du livre – Lorànt Deutsch n’a jamais eu la prétention de poser Hexagone comme une véritable étude, mais comme l’expression de ses pensées et de ses rêveries, nées de ces vieilles pierres touchées lors de ses visites historiques, au gré de ses tournées théâtrales. Je partage d’ailleurs ses sentiments, les vieilles pierres sont pleines de souvenirs, il suffit de s’y attarder pour s’en rendre compte. Je le sais depuis des années, lors d’une visite à Montségur. Enfin, attribuer une autre valeur à l’œuvre serait lui donner trop d’importance. La partie historiographique ne sert qu’à donner une homogénéité à l’ensemble, qui forme un ouvrage sympathique mais sans aucune autre ambition qu’être un agréable moment en compagnie de Lorànt Deutsch. Ce qu’il fut pour moi. Incontestablement.

Ma côte: 3/5

Hexagone, de Lorànt Deutsch
450 pages
Paru aux éditions Michel Lafon (septembre 2013)

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