combat au feu

La Guerre Civile Américaine s’est déroulée durant une période charnière de l’histoire de l’art de la guerre. De par les innovations technologiques qui firent la richesse de la deuxième moitié du 19ième siècle, l’on vit un changement dans les comportements guerriers et les doctrines. Mais ces mutations ne se firent pas naturellement, les mentalités ayant du mal à suivre le rythme effréné des innovations dans la manière d’éliminer son prochain. Au final, bien évidemment, c’est le simple soldat qui en paya principalement les frais. La note fut salée. Mais peu en tirèrent des conclusions, notamment en Europe, au cours de laquelle l’on réitéra les mêmes errements durant la guerre franco-prussienne.

L’un des secteurs qui subit les plus gros changements fut celui du combat au feu.

DES AMATEURS EQUIPES D’ARMES MODERNES

Du 18ième siècle, on garde à l’esprit l’image de lignes disciplinées délivrant calmement leur feu en salve par peloton, avant de se lancer à l’assaut dés que l’ennemi donnait des signes de faiblesse. Faire de cette pratique une généralité, c’est oublier que ces manœuvres étaient effectuées par des troupes expérimentées, et qu’elles nécessitaient un fort entrainement en exercice.  En réalité, comme le dit Paddy Grittith, historien spécialisé dans cette période, tirer sur un ennemi était la réponse naturelle du soldat d’infanterie qui avançait sous le feu adverse. Le tir, même infructueux car délivré trop haut, trop bas, ou imprécis, était un geste instinctif, individuel et foncièrement positif, qui permettait au soldat d’évacuer une partie de sa peur et de répondre à ses poussées d’adrénaline. Des heures d’exercice de conditionnement, délivrés avec une grande discipline, étaient donc nécessaires pour faire de vulgaires combattants de véritables soldats. Ce constat vaut également pour délivrer une charge en ayant une chance de succès. Hors, ce n’était pas vraiment le cas des milliers de miliciens qui s’engagèrent sous les drapeaux en 1862.

Les troupes qui arrivaient à proximité des lignes ennemies étaient plus enclines à stopper leur marche pour tirer plutôt que délivrer un assaut à la baïonnette, surtout quand l’adversaire était à peine visible, abrité derrière des abattis ou autres aménagements défensifs. La Guerre Civile Américains fut donc principalement composé d’épisodes de combat au feu, même si, par manque de pratique, l’efficacité de ses échanges était assez médiocre. Quand l’on s’attarde à analyser une bataille de la Guerre de Sécession, on aurait tendance à la résumer par de longs échanges de feu entre deux groupes de combattants qui étaient de piètres tireurs. Un manque de qualité qui transforma les rêves de gloire des officiers imprégnés de doctrines Napoléoniennes en véritables casse-têtes.

DES MUTATIONS OBLIGEES

Pour optimiser les performances de leurs troupes, ils commencèrent par modifier le déploiement traditionnel en ordre fermé. En effet, ils se rendirent compte que les soldats placés en rangs serrés avaient le plus grand mal à recharger et utiliser leurs mousquets sans gêner leurs camarades adjacents. De plus, les hommes du second rang devaient faire preuve de la plus grande prudence s’ils ne voulaient pas brûler, voire tirer dans le dos, les soldats de la première ligne.  De nombreux accidents furent ainsi référencés ayant pour cause ce type de maladresses. Aussi, bien qu’il pouvait être rassurant pour les hommes d’agir en groupes compacts, les exercices d’entrainement enseignèrent une formation en ligne nettement plus large (environ un mètre) qui permettait aux soldats de pouvoir tirer et recharger librement. La ligne gagnait en sérénité ce qu’elle perdait en densité de feu.

L’instruction au tir était due à chaque soldat, mais l’exercice se faisait à blanc et le soldat devait attendre de se trouver en situation de combat pour disposer de véritables munitions. Ce problème s’ajoutait au fait que peu d’hommes étaient familiarisés avec la manipulation des armes à feu. Eh oui, contrairement aux idées reçues, les Américains ne sont pas tous nés et élevés avec une arme à feu à côté d’eux ! Au final, lors des engagements, une grande proportion de soldats, plongée dans l’excitation du combat, paniquait et commettait des erreurs dans la phase de chargement, qui rendaient leurs mousquets inutilisables pour le restant de la bataille. Certains témoignages rapportent que certains mousquets ramassés au sol après la bataille, abandonnés ou à posé à côté de leur propriétaire mort, avaient plusieurs cartouches enfilées dans le canon !

fusil

A cette période, on vit aussi les hommes pratiquer le tir allongé ou agenouillé, comme des troupes d’infanterie légère. En fait, au fil de la guerre, cela devint une pratique courante et, dés le milieu du conflit, seules les hommes abrités derrière une couverture suffisamment couvrante (comme une tranchée ou un haut mur) restaient droits debout. Cela n’était pas sans conséquence, car même si la méthode était enseignée dans les manuels d’exercice, manipuler un mousquet dans ces positions n’était guère pratique et assez complexe. Il faut savoir qu’un mousquet, si l’on ajoute la longueur de la baguette servant à charger la cartouche, atteint la taille respectable de 2,50m ! Dans ces circonstances, l’on ne s’étonnera pas que la cadence de tir des soldats était très basse.

Venons-en à la cadence de feu, d’ailleurs. Comme vu plus haut, elle était très variable et dépendait grandement des circonstances. Les manuels d’exercice préconisaient 3 cartouches par minute, mais il est peu probable que l’on atteignit cette cadence, du moins au-delà de la première minute d’engagement. Après études, il a été conclu qu’il fallait à un soldat de la Guerre Civile Américaine entre 40 et 120 minutes pour tirer 40 cartouches, et dans certaines situations (comme le tir couché), cela pouvait être beaucoup plus long.

UNE ARME A LA MANIPULATION COMPLEXE

La séquence de tir d’un mousquet

1/ On redresse le mousquet en position verticale

2/ On prend une cartouche dans la cartouchière

3/ On déchire l’enveloppe de la cartouche avec les dents

4/ On verse la poudre dans le canon, suivi par la balle et le papier

5/ On prend la baguette

6/ On bourre la cartouche avec la baguette

7/ On range la baguette

8/ On prend et on fixe la capsule à percussion, on arme le chien

9/ On épaule

10/ On pointe l’ennemi et on verrouille le fusil

11/ On tire

Pour ce qui concerne le contrôle du tir, comme les officiers devaient (théoriquement) être écoutés et obéis en tout, leurs ordres ne se résumaient pas seulement à ceux « Ouvrez le feu ! » et de « cessez le feu ! ». Ils conseillaient également les soldats, en leur rappelant de viser la boucle du ceinturon de l’ennemi ou de tirer dans les genoux  – en général, les tirs avaient tendance à être trop hauts. Ils devaient aussi contrôler les hommes, qui avaient tendance, à tirer trop tôt. En fait, bien que les mousquets rayés aient une précision effective d’environ 1000 metres, cette distance ne faisait pas référence en combat – hormis par les tireurs d’élite. En général, l’idée était de faire retenir le feu jusqu’à ce que la visée de précision devienne un acte superflu – en gros, on tirait à bout portant ! Le premier tir était délivré en salve, par compagnie ou par le régiment entier, mais, ensuite, seules les troupes expérimentées étaient capables de continuer à tirer des salves. Pour la plupart des troupes, c’était « feu à volonté » et d’ailleurs les manuels d’exercice préconisaient cette pratique.

GUERRE PSYCHOLOGIQUE

Force est de dire que ces tactiques de feu n’étaient pas très efficaces. Si l’ennemi n’avait pas replié après avoir subi la première salve, délivrée de belle manière avec des mousquets propres, il y vait peu de chance que les tirs suivants fassent plus d’impression. La bataille tournait donc alors en un long échange de feu d’éteignant graduellement, à moins que l’un des deux camps ne reçoive des renforts ou lance un assaut. L’efficacité tactique d’une formation dépendait principalement de l’effet psychologique qu’elle imposait à l’adversaire. Si une unité dégageait quantité de bruit, de fumée et de flammes, alors elle de grande chance d’effrayer l’ennemi, qui s’osait pas rester à proximité ou perdait son assurance. Les balles Minié avaient le particularisme de faire énormément de bruit lors du tir et contribuait à impressionner l’adversaire, même si les balles sifflaient au-dessus des têtes. Il est a noter qu’avec l’introduction des carabines et des fusils à rechargement par la culasse, l’on vit une augmentation de la cadence de tir, et le feu nourri, même maladroit, avait un gros effet sur le moral de l’ennemi.

ANATOMIE D’UN COMBAT

Une étude statistique de combat au feu lors de la Guerre Civile Américaine considère les données suivantes :

Deux régiments de 400 hommes

L’attaquant est le Confédéré, le défenseur est le Nordiste

Chaque soldat Confédéré a trente cartouches, chaque soldat nordiste a 50 cartouches.

Deux cas d’études : Printemps 1862 et Automne 1864

cadre arme ecession

LE CAS DES TIREURS D’ELITE

Les tireurs d’élite confédérés avait la réputation d’être des excellents tireurs. On avançait l’argument (et ça perdure) que ces hommes des états du Sud, en période de paix, se seraient familiarisés avec les armes à feu. De nombreuses anecdotes, vraies ou fausses, circulaient en ce sens dans les lignes et derrière le front. Néanmoins, les deux camps avaient dans leurs effectifs des tireurs d’élite, snipers ou sharpshooters, et aucune donnée vérifiable ne prouve une telle supériorité intrinsèque. On pourrait plutôt dire que si différence il y avait, elle tenait du fait que les Sudistes disposaient de beaucoup moins de munitions que leurs ennemis et que, de ce fait, ils étaient moins disposer à les gaspiller en tirs hasardeux. Ils prenaient plus de temps pour armer et viser, ce qui augmentait le ratio de coups au but par tir. Cela ne veut pas dire qu’ils infligeaient plus de pertes que les Yankees en un laps de temps donné, car ils disposaient de cartouchières bien moins garnies. A ce sujet, on peut également noter que l’efficacité des tirs avait autant d’effet sur la démoralisation de l’ennemi que le nombre de tirs qu’il subissait, aussi, dans les faits, les troupes de l’Union ne subissaient pas grand désavantage à griller leurs munitions.

Sources:
Battle of the Civil War,  (Field Books -1986)
Military Analysis of the Civil War (Milwood NY – 1977)
Elements of Military Art & Science (Westport Conn. 1971)

 

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