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mythes de la seconde guerre mondiale

Les mythes de la seconde guerre mondiale est un ouvrage collectif réalisé sous la direction de Jean Lopez, rédacteur-en-chef du périodique Guerres & Histoire, et Olivier Wiewiorka, éminent historien spécialiste de la seconde guerre mondiale. Ce livre de 440 pages regroupe vingt-trois études, courtes, incisives et explicites, qui mettent à mal autant de mythes et d’idées reçues. Rédigé par un ensemble de spécialistes, dont certains sont des collaborateurs de Jean Lopez, Les mythes de la seconde guerre mondiale est une œuvre passionnante et uniforme qui atteint sans faute son objectif : la démystification d’un fait historique dont l’image est souvent la victime d’une propagande.

Voici, en quelques mots, le résumé des thèmes abordés :

Les Britanniques étaient unanimement derrière Churchill pendant et après la deuxième-guerre mondiale. Voilà un mythe entretenu par Churchill lui-même durant tout l’après-guerre ! François Kersaudy, en quelques pages, nous rappelle que ce ne fut absolument pas le cas et que ce « héros » de la seconde guerre mondiale dut même lutter contre les membres de son propre parti.

La défaite de 1940 était inéluctable. Dans son article, Maurice Vaïsse n’exprime pas un avis complètement opposé mais modère grandement cette affirmation, notamment quand il aborde les aspects militaires. Il rétablit notamment des vérités dans les domaines des stratégies développées par  Allemands et Français en 1940 et il effectue une revue des troupes disponibles pour les deux partis qui nous démontre que, bien que mal utilisée, l’armée française était technologiquement aussi avancée, voire plus, que celle de son adversaire. Les raisons de la défaite sont nombreuses, et tiennent parfois du concours de circonstances…

Les U-Boote  pouvaient  renverser le cours de la guerre. En voilà un sacré mythe, enjolivé par le cinéma américain, et qui a la peau dure ! En fait, chiffres à l’appui, François-Emmanuel Brézet, nous démontre que cela ne fut jamais le cas. Pire, à partir de 1943, victime du sous-développement de la flotte sous-marine du Reich, la politique des U-Boote fut une stratégie maritime mal adaptée aux progrès ennemis, qui coûta beaucoup plus (en hommes et en matériel) qu’elle ne rapporta.

Hitler a devancé une attaque de Staline. C’est un mythe développé en grande partie par les services de propagande du führer, pour justifier l’agression de l’URSS.  Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri nous expliquent que rien ne prouve que les dires du transfuge soviétique Viktor Souvorov (il est l’auteur d’un best-seller, Le Brise-Glace, où il avance l’idée de guerre préventive) soient vrais. En fait, il suffit d’analyser les placements des corps d’armée soviétiques sur la frontière occidentale pour se rendre compte qu’il n’étaient pas absolument prêts pour se lancer dans une offensive (quelle soit préventive ou préemptive).  Bien au contraire, quand l’on se réfère aux propos tenus au Kremlin durant le mois précédent l’attaque allemande, il apparaît que Staline faisait son possible pour imposer une politique d’apaisement.

Pearl Harbor, une victoire japonaise. Pierre Grumberg dresse un bilan précis de cette attaque japonaise sur les forces américaines du Pacifique. Le constat est évident. Non seulement le bombardement de la base fut très lourd de conséquences pour l’avenir du Japon mais, de plus, si ce 7 décembre 1942  marque une victoire tactique japonaise, ce ne fut certainement pas une victoire stratégique. En realité, ce ne fut pas un « désastre », comme l’a titré la presse contemporaine et nombre d’historiens juste après guerre – les trois navires irrémédiablement hors service (Utah, Oklahoma et Arizona) étaient des vieux bâtiments proche de la retraite et ils ne pouvaient absolument pas rivaliser avec les navires japonais. Ils nous démontre également que Yamamoto était bien conscient de ce fait. Pearl Harbor fut donc principalement une arme politique, utilisée par les deux partis.

Rommel était un bon chef de guerre. Aujourd’hui, comme nous l’explique Vincent Arbarétier, les avis sont partagés. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’était pas le héros de l’anti-nazisme (bien au contraire !) sacrifié pour l’honneur de la Wehrmacht. Si l’homme était doté d’un grand charisme et d’un sens tactique admirable, il n’arriva jamais à maîtriser les stratégies opérationnelles complexes et commit de nombreuses erreurs. En tant qu’homme, son portrait est mitigé et si ne nombreux témoins parlèrent de lui comme un individu de valeur, il est aujourd’hui prouvé qu’en de nombreuses occasions, son comportement fut loin d’être humainement exemplaire.

Les cheminots, fers de lance de la Résistance française et acteurs de la Libération. C’est un mythe profondément ancré dans l’esprit des Français. Sébastien Albertelli le malmène quelque peu par une analyse pointue des activités de cette corporation durant la durée de l’occupation allemande. Au final, s’il nous explique que, a titre individuel, nombre de cheminots ont adopté une attitude de « résistance passive », peu d’entre eux devinrent des éléments actifs et le concept de « résistance corporative » ne repose sur rien hormis une communication d’après-guerre construite sur des fondements idéologiques mais non historiques.

L’économie soviétique ne pouvait rivaliser avec  le potentiel industriel du Reich. Rien de plus faux ! En effet, si au début du conflit les moyens industriels allemands étaient légèrement supérieurs à ceux de l’URSS, cet handicap fut très vite comblé et dépassé. Ce changement de situation ne découla pas uniquement de l’énergie investie par Stalline pour rattraper ce retard mais aussi, et surtout, comme nous l’explique Olivier Wieviorka, d’une politique industrielle allemande désordonnée et absolument pas en phase avec le manque de matières premières.

Montgomery, un général surestimé. Ha, tout le monde détestait Montgomery, cet homme froid et vaniteux ! Une image peu séduisante qui, comme nous montrent Daniel Feldmann et Cédric Mas, a influencé ses contemporains quand ils portaient un regard sur ses compétences. Hors, Montmogery affiche un bilan positif qui n’a pas d’équivalent dans le camp allié. Dans cet article, les auteurs mettent de côté la personnalité antipathique du général pour se consacrer uniquement à un bilan de ses opérations militaires.

La Waffen-SS : des soldats d’élites. N’en déplaise au nostalgiques d’une certain idéologie aux fragrances malsaines, la vérité est tout autre. Vitrine guerrière de l’Ordre Noir, la Waffen-SS ne doit cette image de perfection professionnelle que dans la propagande intensive cultivée par Himmler. Dans les faits, comme nous le rappelle Jean-Luc Leleu, la Waffen-SS n’a jamais possédé un niveau de compétence supérieur à celui de l’armée. En contraire, durant une grande partie du conflit, il était moins élevé, en raison d’un manque de formation de ses soldats et de ses cadres et d’une politique de développement excessif, nuisant à l’excellence.  Cependant, grâce aux efforts d’Himmler et au lobbying opéré sur Hitler, la Waffen-SS put compenser – en partie seulement – ses insuffisances par des dotations en matériels privilégiées. Quand à l’image du soldat idéologique, s’il est vrai que parfois le Waffen-SS a pu faire preuve de fanatisme, elle est ternie par le manque d’enthousiasme des Allemands pour s’y engager, entrainant l’acceptation dans les rangs de soldats aux origines moins « pures ».

La seconde guerre mondiale, une affaire d’hommes. L’historiographie n’a guère retenu le rôle joué par les femmes dans le déroulement de la seconde guerre mondiale. Fabrice Virgili corrige un peu cette injustice en nous proposant un petit récapitulatif sur l’apport des femmes dans la lutte. Il nous rappelle que les femmes, sur le front, ont joué un rôle primordial dans les services de santé et que quand elles se sont retrouvées face à l’ennemi, elles n’ont pas été plus faillibles que leurs homologues masculins. L’auteur  nous rappelle aussi qu’à l’arrière, les femmes, remplaçant les hommes à l’usine, ont donné plus que leur part à l’effort de guerre et qu’elles ont eu leur rôle à jouer dans les mouvements de résistance.

L’armée italienne était mauvaise. Pauvres italiens, raillés par les Alliés tout autant que par les Allemands ! Hubert Heyriès nous avertit que, plus que de mauvais soldats, les Italiens étaient surtout égarés, mal encadrés et sous équipés.  Les hommes ont d’ailleurs payés fortement les incompétences des états-majors italiens et l’auteur prend comme exemple le front russe durant l’hiver 1942-1943, où les Italiens connurent des pertes effroyables, 85000 morts et 30000 blessés sur un effectif total de 220,000 hommes – la plupart victimes du froid car très mal équipés. A côté de ce triste constat, l’auteur nous démontre qu’en plusieurs occasions, bien que très mal armé, le soldat italien s’est battu avec courage et abnégation.

Le pacifique, un théâtre secondaire.  Parmi les membres de la rédaction de Guerres & Histoire, Benoist Bihan est mon chouchou. Parfois, je ne comprends pas toujours ce qu’il raconte, c’est vrai, mais ces analyses adoptent toujours des points de vue originaux et novateurs. C’est le cas également ici, avec cet article qui aborde les aspects stratégiques mais également politique du front Pacifique, qu’il considère comme une guerre annexe, lourde en conséquence sur le plan mondial, et certainement pas un théâtre secondaire.

Le débarquement de Provence, une opération inutile. Oui et non, nous dit Claire Miot. Si l’interet stratégique de cette opération est toujours discuté… et disputé, l’auteur nous démontre qu’elle a au moins joué un rôle politique, en contribuant à affirmer l’existence d’une armée française unifiée et en permettant à la France de jouer un rôle, certes mineur sur le plan général, mais fort dans le registre symbolique, celui de la résurrection d’un empire français digne et unifié.

Le soldat américain ne sait pas se battre. Nicolas Aubin part de cette affirmation pour pousser un peu plus l’analyse. Il nous rappelle que, contrairement aux autres belligérants, les Etats-Unis possèdent une armée professionnelle très réduite. La plupart des américains, y compris les officiers, qui furent confrontés au feu en Europe et dans le Pacifique étaient donc des civils. Les débuts furent donc très laborieux mais, comme nous l’explique l’auteur, ils apprirent vite, très vite…

Le corps expéditionnaire français en Italie : un sacrifice inutile. Julie Le Gac égratigne cette affirmation en nous expliquant que si le bénéfice immédiat de cette opération est loin d’être remarquable, et que les Alliés n’usèrent des forces françaises que pour fixer une partie des forces de l’Axe loin du front principal, l’activité française en Italie eut des conséquences bénéfiques (et imprévues) pour le devenir de la France.

Les bombardements aériens ont vaincu l’Allemagne. En fait, comme nous l’explique Patrick Facon, la vérité est plus complexe. Il nous démontre que durant la période de bombardement, la production industrielle allemande n’a jamais cessé de progresser. Cependant, est-ce que les raids de bombardiers alliés ont contribué à la freiner ? Pas sûr, étant donné que l’industrie allemande, en manque de matériel première, n’était guère capable de produire plus. Reste que les bombardements ont eu un effet pervers non négligeable ; celui d’introduire dans l’esprit des certains allemands, non pas un découragement, mais une volonté farouche de résistance.

Les kamikazes sont morts pour rien. Une affirmation que Pierre-François Souyri se charge de nuancer. Il met en évidence que – si l’on se penche sur les chiffres des bâtiments détruits – les opérations kamikaze ont été, finalement, les plus efficaces mais qu’ils furent très coûteux en hommes et, surtout, en appareils (au regard de la faiblesse industrielle du Japon). Des appareils qui manqueront cruellement lors de l’invasion de la Mandchourie par les Soviétiques. Au final, nous explique l’auteur, la mort de milliers de tokkôtai ne fut pas sans effet, tant ils influèrent sur la politique américaines et l’opinion publique japonaise.

La France a contribué à la victoire des Alliés. Jean-François Muracciole nous explique que, malheureusement, la France n’a joué qu’un rôle mineur dans la victoire finale. En fait, l’importance des divisions militaires françaises tient du mythe, développé par De Gaulle et le gouvernement français d’après-guerre, qui a transformé quelques petites (mais belles) passes d’armes à l’importance stratégique mineure, comme Bir Hakeim, en glorieuses victoires décisives. Il suffit de se fier aux chiffres pour s’en convaincre. Même constat pour les FFI et les grands maquis qui, bien que n’ayant jamais démérités, n’ont pas vraiment délivré le territoire français mais simplement occupé un territoire abandonné par les Allemands en retraite.

Les armes miracles allemandes auraient pu tout changer. Sombre blague, nous laisse entendre Pierre Grumberg. Il nous prouve, au risque de decevoir les amateurs de science-fiction et les ufologues,  que le développement des wunderwaffen tenaient plus du fantasme que du projet et que, quand ils se sont concrétisés sur le terrain (comme les V1 et les V2), ils n’eurent aucune influence sur le sort du conflit. Pierre Grumberg nous parle d’insuffisances technologiques et industrielles, masquée par la propagande nazi qui fit que, non seulement les Allemands ne parvinrent jamais à matérialiser ces rêves mais que, de plus,  dés 1942, ils étaient surclassés par les Alliés dans le domaine des blindés et de l’aviation.

L’Allemagne a perdu la guerre à cause d’Hitler. Une affirmation bien pratique. En fait, comme nous le démontre Benoist Bihan, Hitler partage la responsabilité de la défaite avec tous les membres de son entourage et de son parti. Pour Benoist Bihan, rejeter la faute de la défaite Allemande sur Hitler est « un non-sens historique ». Par une belle argumentation, il nous explique que plus que l’individu, c’est l’idéologie ambitieuse du IIIe Reich qui transportait l’Allemagne et que, souvent, sur le terrain, des décisions ont été prises sans tenir compte des führerbefehle.  Finalement, Hitler a conduit une politique assez cohérente, qui épousait les aspirations des élites du parti et de ses généraux à la vue souvent courte

Le Japon a capitulé en raison d’Hiroshima. Au cours de ces vingt dernières années, on a assisté à une érosion de cette idée. Aujourd’hui encore, savoir si l’usage e l’arme atomique a fait plier l’empire du Soleil Levant fait encore débat. Comme beaucoup d’autres spécialistes, Bruno Birolli pense que, seuls, les bombardements de’Hiroshima et de Nagasaki n’auraient peut-être (le « peut-être » est très important) pas suffi. Il ne faut pas en effet sous-estimer le rôle de l’URSS qui, après avoir déclaré la guerre au Japon, avaient écrasé l’armée du Kwantung en Mandchourie et menaçait désormais les îles. Hors, rien ne faisait plus peur à l’empereur Hirohito que le communisme…

Yalta, ou le partage du monde entre les trois grands. Au fil d’une mise au point très argumentée, Georges-Henri Soutou, membre de l’institut, nous explique que cette affirmation ne repose que sur les déclarations orientées des acteurs de la guerre froide – notamment De Gaulle, qui en avait été écarté. A l’origine, la conférence de Yalta est bien le premier essai pour un vrai programme de démocratisation européenne. Programme qui s’est écroulé par la suite, pour des raisons exposées ici.

Ma note : 5/5

Les mythes de la seconde guerre mondiale (Perrin/Guerres & Histoire -2015)

Sous la direction de Jean Lopez et Olivier Wiewiorka

Paru aux éditions Perrin (Octobre 2015)

442 pages – 21€

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