3 etoiles

apocalypse staline

C’était prévisible. Dans un pays où il est toujours inconfortable d’émettre un avis critique sur les dictatures communistes (on pourrait s’étendre sur les raisons de ce malaise, mais ce n’est pas le sujet de ce billet), la diffusion sur France 2 de la mini-série Apocalypse Staline a créé une « sacrée » polémique. Victimes d’une véritable volée de bois vert (ou plutôt… rouge), ses géniteurs, Isabelle Clarke et Daniel Costelle, considérés hier comme les initiateurs éclairés d’une nouvelle pédagogie, se sont retrouvés soudainement traités par une partie de leurs anciens admirateurs comme les instruments sournois du capitalisme libéral. Cette réaction, certes excessive, émise principalement par les militants les plus engagés et les responsables de mouvements politiques, trouve cependant l’une de ses origines (et non pas une justification) par le fait qu’Apocalypse Staline est assurément le moins réussi des quatre documentaires produits par le duo.

Aller au-delà de l’image.

Apocalypse Staline se veut être une biographie sévère du Petit Père des Peuples et, en conséquence, un panorama critique et démonstratif sur les dérives du bolchevisme et du stalinisme – et non pas du communisme, comprenons-nous bien. Ben, à mon avis, c’est un peu raté. Loin de moi de critiquer le travail de recherche et de restauration d’archives qui, encore une fois, est saisissant et parfois, même, surprenant. Prise dans son ensemble, la richesse documentaire (dans le sens filmique du terme) composant l’œuvre est remarquable. Les images de l’enfance et de la jeunesse de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, alias Staline, en Géorgie m’ont d’ailleurs particulièrement fasciné. Ceci dit, je ne rejoins pas les plus virulents de leurs détracteurs. Je ne pense pas que leur initiative réponde à une quelconque orientation ou obéisse à une influence quelconque (ha ! encore cette maladie de la « théorie du complot » !). Je regrette simplement certains choix, comme celui du montage, peu adapté, et celui des priorités dans le traitement du sujet. Deux aspects aptes à désorienter le simple curieux et/ou déranger le spectateur plus exigeant. Finalement, Apocalypse Staline se retrouve dépassé par son concept, qui privilégie le spectaculaire au dépend du fond – alors que les précédents matérialisaient de belle manière (sans être parfait) le précepte « l’image au service du fond ».

Images chocs et uchronologie

Je pense que le récit uchronologique n’est pas adapté à toutes les formes de pédagogie. Une narration avec des incessants allers retours dans le temps ne peuvent qu’égarer l’audience la plus jeune. Hors, la force de ce type de documentaire est de pouvoir accrocher l’attention des scolaires, un moyen moderne de les intéresser à l’Histoire. Apocalypse Staline, avec son montage déstructuré perd en clarté ce qu’il gagne en force dramatique, et c’est bien dommage. Mais là ne se trouve pas le plus gros problème. Je n’adhère pas du tout au mouvement contestataire des détracteurs les plus vifs, souvent les radicaux nostalgiques d’une idéologie révolue adeptes du déni, mais je leur accorde que la mini-série pèche par un manque de clarté (un défaut qui, à mon avis, si rectifié, n’aurait pas plus arrangé l’image de Staline). Apocalypse Staline enchaîne les images chocs sans expliquer grand-chose et, le comble, il ne consacre pas assez de temps à décrypter la politique bolchevique. Par exemple, il aurait été intéressant de de dresser un portrait du Komintern et d’exposer les particularismes de sa croisade idéologique. Les spectateurs auraient pu ainsi établir un comparatif avec l’idéologie nazie, et le personnage d’Hitler. Tandis que là… Enfin, Apocalypse Staline « oublie » carrément la Guerre froide, comme si le dictateur était mort en 1945. Surprenant.

1924-1938. A l’est, rien de nouveau

En réalité, il y a un déséquilibre dans le traitement. Apocalypse Staline consacre sa plus grande part à nous montrer (et non pas nous expliquer, la nuance n’est pas négligeable) la Révolution d’octobre, la prise de pouvoir des Bolcheviques, la guerre civile contre les Russes blancs (des images terribles !) et les conflits internes (beaucoup de belles images sur Lénine, les débuts de Staline et de Trotski) qui ont secoué le parti. L’après-1924 (date qui correspond à l’éloignement de Trotski et à la véritable prise de pouvoir de Staline) est nettement moins détaillée alors que c’est durant cette période que la « pensée stalinienne » impose totalement son joug sur le peuple soviétique. Les images sont toujours aussi saisissantes, le spectateur prend bien conscience que la dureté de la politique stalinienne n’avait rien à envier à celle menée par le régime nazi, sans toutefois saisir les différences fondamentales, qui étaient pourtant nombreuses. Que s’est-il passé en URSS entre 1924 et 1938 ? Ben, pas grand-chose si l’on en croit Isabelle Clarke et Daniele Costelle.

A vous de juger

Apocalypse Staline traite d’un sujet sensible. Autant les deux séries consacrées à la première et à la seconde guerre mondiale ne prêtaient pas au débat idéologique, autant le documentaire sur Hitler ne pouvait que fédérer (presque) toutes les sensibilités, autant dresser un portrait d’un ancien « dieu » qui fut vénéré jusqu’à peu par une tranche de la population française était un pari risqué. Force est d’admettre qu’à trop faire dans la superficialité, Isabelle Clarke et Daniele Costelle se sont pris un peu le pied dans le tapis… rouge. Maintenant, je pense, qu’au final, le résultat n’est pas si catastrophique que certains, du haut de leurs tribunes virtuelles, le clament haut et fort. A chacun de se faire son avis. Personnellement, bien qu’un peu déçu, je salue l’initiative et le courage. Par contre, pour celui qui voudrait se faire une faire opinion plus éclairée sur le sujet, je ne peux que lui conseiller d’élargir ses sources tant Apocalypse Staline passe à côté de nombre de choses, pour donner une image assez imparfaite des bolcheviques en général, et de Staline en particulier.

Ma note : 3/5

Apocalypse Staline (fr – 2015)
Une mini-série d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle
Commentaires de Mathieu Kassovitz
Trois épisodes de 52 minutes.
Première diffusion: France 2, novembre 2015

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