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Un des succès de la SPG (ndj : Society for the Propagation of the Gospel in Foreign Parts ) est l’envoi de nombreux ministres – 300 en tout entre 1701 et 1755 – le plus souvent de qualité et dévoués à l’Eglise anglicane. Cet effort est d’autant plus remarquable qu’au XVII° siècle, hormis en Virginie où il existe un clergé anglican de qualité, les ministres dans les colonies sont souvent des marginaux qui n’ont pu obtenir une cure en Angleterre et qui, poussés autant par l’inactivité que par le goût de l’aventure, tentent leur chance en Amérique, comme, par exemple, le tout premier ministre anglican de Charleston qui est accusé d’avoir, en état d’ébriété, baptisé un ours. Même s’il faut se garder de forcer le trait, avec de tels représentants, l’Eglise anglicane souffre d’un déficit d’image…

L’Amérique avant les Etats-Unis – sous-titré avec justesse Une histoire de l’Amérique anglaise 1497-1776 – est un colossal ouvrage documentaire retraçant la genèse des Etats-Unis d’Amérique. A travers ses 700 pages extrêmement documentées (plus de 100 pages de notes !), l’historien Bertrand Van Ruymbeke nous dresse un panorama exhaustif qui prend en considération et mesure avec précision, à travers un découpage thématique bienvenu, toutes les données anthropologiques, géographiques, politiques, religieuses et commerciales. Partant du duel franco-espagnol du XV° siècle, où l’Angleterre ne jouait alors qu’un modeste rôle d’arbitre, l’auteur développe son travail sans griller une seule étape.

L’esclavage commence par la traite : l’achat de captifs sur les côtes ouest-africaines et leur transport par-delà l’océan. Comme pour la colonisation de l’Amérique, les Anglais s’y sont mis tardivement, mais au cours du XVIII° siècle ils devancent tous leurs concurrents. Entre 1670 et 1807, les négriers de Londres, Bristol et surtout Liverpool transportent outre-Atlantique autant d’esclaves que toutes les autres nations réunies, soit plus de 3 millions d’individus. ..

Au-delà de son usage purement historiographique, ce livre est un excellent outil pour appréhender les spécificités qui composent le visage de l’Amérique du XXI° siècle. Ainsi, l’étude sur les différents courants migratoires qui ont touchés la côte Est de l’Amérique du Nord nous éclaire à la fois sur les fondements ethniques des colonies mais aussi, sur ses origines culturelles, qui reposaient sur la religion. Encore aujourd’hui, quand l’on voyage aux Etats-Unis, l’on ressent l’influence ancestrale exercée par les Puritains au Massachussetts, les Quakers en Pennsylvanie ou les anglicans dans les colonies du sud. A côté de cela, on prend conscience que, bien loin d’être purement anecdotique, les arrivées des huguenots (fuyant les conséquences de la révocation de l’Edit de Nantes) et des Acadiens (victimes du Grand Dérangement), figurent parmi les actes majeurs dans la construction de cette nation multiculturelle et multiraciale que sont les Etats-Unis d’Amérique, tout comme ne peut être négligé le rôle des peuples autochtones.

En décortiquant tous les éléments qui ont amenés la naissance des treize colonies, en remontant aux origines qui ont fait de l’Amérique, patrie des libertés, l’une des dernières nations esclavagistes, Bertrand van Ruymbeke met en pièces les idées reçues et les préjugés. Bien loin d’être la consécration d’un projet mûrement réfléchi, les colonies anglaises, nous dit-il, arguments à l’appui, sont le fruit du hasard. Contrairement à la France et l’Espagne, où la politique coloniale était menée par le pouvoir en place, l’Angleterre laissa la gestion de ses colonies aux compagnies marchandes, aux aventuriers et à diverses sectes en quête de terres promises. C’est en grande partie le détachement originel de l’Angleterre à son égard, suivi par un radial changement de politique coloniale au XVIII° siècle – que les colons ressentirent comme une atteinte à leurs libertés fondamentales – qui entraîna les Treize Colonies sur la voie de la rébellion.

L’auteur achève son étude sur un commentaire de mémoires répondant à une question posée par l’abbé Raynal en aout 1780 à l’académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon ? « La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? » A l’époque, les universitaires avaient répondu en ces termes : Malgré la perte de soixante millions d’hommes que la découverte a coûtée et les maladies dévorantes dont les deux mondes ont fait l’échange, nos académiciens tiennent néanmoins à souligner que la découverte de l’Amérique a permis la formidable expansion de la civilisation et de la liberté… Qu’en est-il aujourd’hui ? On peut relancer le débat.

Ma note : 5/5

L’Amérique avant les Etats-Unis – Une histoire de l’Amérique anglaise 1497-1776
Un livre de Bertrand Van Ruymbeke
Paru aux éditions Champs Histoire (seconde édition 2016)
776 pages
14€

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