consulaire

Ce modeste billet est une présentation succincte de cette armée de légionnaires qui a fait de Rome la puissance dominante du bassin méditerranéen. Pour ce faire, il lui aura fallu mettre à raison, à l’occasion d’une longue lutte hégémonique, deux redoutables adversaires: la république de Carthage et le royaume de Macédoine. Si l’on connait de manière très précise la structure des armées romaine de Paul-Emile et de Scipion l’Africain, c’est grâce aux écrits d’auteurs contemporains (comme Polybe) et, bien qu’il faille garder à l’esprit la nature partisane de ces textes (on ne dispose d’aucun texte punique, par exemple, qui pourrait permettre un comparatif), l’archéologie a confirmé en grande partie la justesse de ces descriptions.

L’ARMEE CONSULAIRE

Une armée consulaire est généralement composée de quatre légions: deux légions romaines et deux légions d’alliés italiens, pour un effectif total d’environ 20,000 hommes. Comme son nom l’indique, elle était confiée à un consul (élu pour un an). Ce chiffre est important quand l’on sait que Rome entretenait simultanément plusieurs armées, ce qui n’était possible que par une forte démographie et la pratique d’une habile politique de citoyenneté. Fréquemment, deux armées consulaires manœuvraient conjointement. Dans ces cas, ce groupement d’armée était commandé, de façon alternée, par les consuls, ce qui pouvait entrainer de gros problèmes d’organisation et de planification lorsque les deux consuls appartenaient à des « familles » rivales. Et ce fut souvent le cas.

En ordre de bataille, toutes les composantes d’une armée romaine sont disposées ainsi: au centre, les deux légions romaines; de chaque côté, une légion italienne. Une des ailes sera occupée par l’ensemble de la cavalerie romaine, alors que l’autre sera en charge de toute la cavalerie italienne.

L’infanterie respectait la même disposition quand l’armée bivouaquait dans un camp provisoire fortifiée. Le camp fortifié, construit puis démonté à chaque étape, formait une aire carrée protégée par une palissade en bois, entourée d’un fossé. La cavalerie (et les extraordinarii si présents) cantonnaient séparément, dans un coin de ce carré. Une porte était présente sur chaque côté du carré. L’infanterie légère cantonnait en dehors du camp mais, en cas d’attaque, elle était autorisée à s’y réfugier.

Le voyage pouvait être effectué en colonne unique ou en colonnes de légions. En colonne unique, c’est les extraordinarii qui ouvraient la marche, suivie d’une légion italienne et des bagages des alliés (sous la protection de cavalerie et de l’infanterie légère alliée). Venait ensuite la première légion romaine, les bagages des deux légions romaines (protégés de la même manière), la deuxième légion romaine et, enfin, la deuxième légion italienne. En colonne de légion, derrière les extraordinarii, chaque légion marchaient parallèlement, chacune étant chargée de protéger ses bagages. Evidemment, cette deuxième formation ne pouvait se faire que sur des terrains dégagés.

velite, hastates et triarii
Vélite, hastats et triaire

LA LEGION ROMAINE

Une légion romaine était commandée collégialement par six tribuns. Il s’agissait d’un corps d’armée regroupant trente manipules d’infanterie et dix turmes de cavalerie. Chaque manipule et chaque turne est entraînée pour manœuvrer individuellement, ce qui donnait à la légion romaine sa légendaire flexibilité. A noter que le légionnaire romain, à cette époque, devait prendre en charge son équipement, ce qui fait de chaque ligne une sorte d’échelle sociale.

LA MANIPULE D’INFANTERIE

Une manipule d’infanterie, élément tactique de l’armée, est composée de deux centuries commandées par deux officiers (les centurions) et deux officiers subalternes (les optiones). Contrairement à l’idée reçue, une centurie ne comptait pas cent hommes mais 60 hommes pour les hastats (hastates) et les princes (principes), et 30 pour les triaires (triarii). L’infanterie légère, les vélites, étaient rattachés à l’infanterie lourde.

Une manipule d’infanterie est organisée suivant le principe du triplex acies, c’est à dire trois lignes d’infanterie avec des groupes placés en quinconce pour permettre l’interpénétration en cas de nécessité de repli ou de soutien. La première ligne était composée de hastats (hastates), la deuxième ligne de princes (principes). Cette infanterie lourde était équipée du glaive et d’un javelot de deux mètres nommé pilum. Arme ingénieuse et avant-gardiste, le pilum était divisée en deux sections d’un mètre, reliée par une cheville en bois qui se brisait souvent à l’impact, ce qui interdisait à l’ennemi de le renvoyer. Une fois fiché dans un bouclier, en raison de sa pointe de forme pyramidale, le pilum était très difficile à retirer. Le bouclier devenait ainsi encombrant et le soldat romain pouvait même tenter de faire pression sur le pilum pour faire baisser la garde de son adversaire. Le glaive était de « mode espagnole », avec un tranchant très large et une lame de d’environ soixante centimètres. Il était porté sur le côté droit, à la ceinture, et utilisé de taille et d’estoc. Pour ce qui est des protections, les hastats et les princes portaient des plaques métalliques sur la poitrine (protège-cœur) et le dos, maintenues par des courroies de cuir. La jambe gauche était protégée par une jambière en métal, l’autre jambe plus rarement. La tête était couverte d’un casque en métal, surmonté d’une crinière en crin de cheval (parfois une plume). Le légionnaire portait également un grand bouclier rectangulaire aux bords arrondis, le scutum. Fabriqué en bois, il était renforcé de cuir et portait en son centre un « umbo » en métal. Des renforts métalliques étaient également présents sur les bords du bouclier.

Le triaire peut être considéré comme le fantassin « super lourd » de la légion romaine. Placés en troisième ligne, les triaires formaient une unité d’élite et bénéficiaient d’un équipement de meilleure qualité. Les triaires étaient eux-mêmes divisés en trois lignes: les triarii proprement dit, les rorarii et les accensi (d’après quelques experts, les accensi étaient peut-être de l’infanterie légère chargée de protéger l’arrière de la légion). En plus du bouclier, le triaire portait une cotte de maille (lorica hamata) et un casque de style corinthien (assurant une meilleure protection). Si, comme les autres légionnaires, les triaires étaient armés de glaives espagnols, ils ne disposaient pas du pilum, mais d’une lance (hasta) d’un 1m80.

L’infanterie légère, disposée en ordre dispersé devant la ligne d’hastats, était chargé d’harceler et d’irriter l’ennemi. Elle constituait également un rideau défensif qui pouvait s’effacer très rapidement quand l’infanterie lourde ennemie arrivait au contact de la légion. Le mot d’ordre était rapidité et souplesse. En conséquence, le vélite était équipé très légèrement, sa protection se résumait à un bouclier rond de taille moyenne (parma) et un casque en fer. Pour harceler l’ennemi, il disposait de plusieurs javelots courts (verutum). Le glaive complétait son armement.

cavalerie romaine
Equites

LA TURME DE CAVALERIE

Une manipule de cavalerie était composée de deux turmes, chacune comptant trente cavaliers (equites). Placés en général sur les ailes de l’armée, les cavaliers étaient protégés par des cottes de maille ou des cuirasses en cuir, un casque de style grec, un bouclier rond (parma equestris) et des jambières. En matière d’armement, le cavalier romain était équipé d’un glaive (plus rarement d’une épée) et d’une lance d’environ 1m80.

LA LEGION ITALIENNE

A chaque légion romaine était associée une légion italienne (socci). Souvent, les effectifs de ces légions sont supérieurs à ceux des légions romaines. Généralement, l’augmentation des effectifs se faisait en respectant les quotas de répartition du triplex acies. Contrairement à la légion romaine, le commandement n’était pas assuré par des tribuns mais par trois préfets (praefecti sociorum) et la division tactique d’infanterie n’est pas la manipule mais la cohorte, qui regroupe 450 à 600 hommes originaires de la même région (on ne parlait pas encore de province). Chaque cohorte était commandée par un préfet de cohorte (praefectus cohortis). On peut donc penser que la légion italienne était bien moins manœuvrable que la légion romaine.

LES EXTRAORDINARII

Dans certaines occasions, comme lors de progressions en territoire hostile, le commandement formait des mini-légions à partir d’un tiers de la cavalerie italienne et d’un cinquième de l’infanterie italienne. Ces extraordinarii composaient des corps d’avant-garde et de protection des flancs. Souvent, on leur confiait des missions particulières.

DISPOSITION TACTIQUE

Comme précisé plus haut, chaque légion déployait son infanterie en trois lignes de bataille, la première ligne étant protégée par l’écran de vélites. En première ligne, les manipules de hastats était disposées en respectant un écartement égal à la longueur de leur front. Chaque manipule de princes se positionnait en seconde ligne, en face des intervalles de la première ligne. Les dix manipules de triaires se plaçaient en face des espaces de la seconde ligne. C’est à partir de cette organisation en damier que s’articule le mouvement tactique de la légion romaine. Une formation nettement moins rigide que les formations lourdes des armées grecques, macédoniennes ou carthaginoises (les carthaginois suivaient la tradition grecque dans la disposition des ses unités lourdes – libyennes, puniques ou mercenaires grecs) de part le fait que chaque manipule était entraînée pour manœuvrer individuellement.

LA LEGION AU COMBAT

La légion romaine engageait le combat par l’envoi des vélites dans une mission d’harcèlement, dans le même temps, l’infanterie lourde avançait vers l’ennemi. La première ligne d’hastats effectuait alors ce qui est désigné sous le terme « dédoublement des manipules », c’est à dire que chaque manipule manœuvrait et agrandissait son front pour combler les intervalles. Une fois arrivés à une centaine de mètres de l’ennemi, les vélites se repliaient sur les ailes, avec la cavalerie, et les légionnaires poussaient leur cri de guerre en frappant leurs boucliers de leurs pilums.

Quand la légion entrait dans les cinquante mètres de l’ennemi, les légionnaires lancaient leurs pilums et sortaient leurs glaives pour entrer au contact avec la ligne ennemie. Dans le cas où les hastats ne parviendraient pas à rompre la ligne adverse – ou s’ils étaient vaincus! – ils devaient replier par les intervalles créés entre les manipules de princes. Une fois cela fait, les princes dédoublaient les manipules et effectuaient la même opération que les hastats.

Evidemment, il pouvait arriver que l’engagement des princes ne soit pas efficace. Ils devaient alors replier par les intervalles laissés entre les triaires. La mission des triaires, par contre, était purement défensive. Un genou au sol, la lance pointée à 45° vers l’ennemi, ils attendaient le choc, donnant aux unités en repli le temps de se réorganiser.

Si le rôle de la cavalerie est souvent minoré (voire dénigré), on ne peut ignorer son importance tactique. Sans elle, les flancs des légions se seraient retrouvés dangereusement exposés. Et contrairement à la légende, la cavalerie romaine n’était pas une cavalerie bas de gamme. Si elle reste si fréquemment citée comme le maillon faible de la légion, c’est parce qu’elle était souvent opposée à des homologues plus nombreux, supportés par des éléments légers (comme la cavalerie numide pour les Carthaginois) qui manquaient souvent à l’armée romaine. Un déséquilibre qui lui a causé quelques désagréments. Notons, enfin, la polyvalence de cette cavalerie romaine. En effet, de nombreux textes signalent que, dans certaines occasions, les cavaliers romains ont mis pieds à terre pour combattre à la manière d’une infanterie montée.