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Le premier septembre 1650, le lord-protecteur Oliver Cromwell, aux commandes d’une armée de soldats démoralisés et épuisés, tente de fuir pour regagner l’Angleterre avec, sur ses talons, une armée écossaise largement supérieure en nombre. A ce moment là, si le pari en ligne avait existé et s’il avait été autorisé par les puritains qui dirigeaient à l’époque les destinées des deux royaumes d’Angleterre et d’Ecosse, peu auraient misé un seul penny sur le futur du leader Parlementaire. Pourtant, dix jours plus tard, Oliver Cromwell se retrouvait maître de l’Ecosse. Comment ce brusque et incroyable renversement de situation fut-il possible? A travers ces quelques lignes, je m’en vais modestement vous narrer l’un des faits majeurs de l’Histoire de l’Angleterre.

Au début de l’été 1650, l’amitié – où plutôt le mariage d’intérêt – entre Presbytériens écossais et Parlementaires anglais relève du passé. Les protestants écossais, mécontents de l’exécution de Charles 1er et accusant Cromwell de ne pas respecter ses engagements, se sont levés contre l’autoritarisme anglais et ils se sont même rapprochés des Royalistes, qui rêvent d’installer Charles II sur les trônes d’Angleterre et d’Ecosse. Pour ce faire, ils ont mobilisé une armée et en ont confiée le commandement à David Leslie, que Cromwell connait très bien. Les deux hommes ont en effet servi ensemble et David Leslie a même sauvé le lord-protecteur de la défaite en 1644 lors de l’incertaine bataille de Marston Moor, en menant une charge victorieuse contre la cavalerie Royaliste.

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Le 2 juillet 1650, à la tête de 16,000 hommes et d’un fort train d’artillerie, Oliver Cromwell traverse la frontière écossaise dans le but de faire entendre raison aux Covenanters. Comptant sur le beau temps estival, le lord-protecteur a comme projet de filer rapidement vers le nord pour s’emparer d’Edimbourg. Mais, rapidement, le général prend conscience que l’opération sera plus longue que prévue. La marche de l’armée est ralentie par le poids d’un important train de bagages. Du coup, les colonnes se trainent aux cœurs de terres inhospitalières. En face, conscient de l’infériorité de ses troupes, son ancien ami David Leslie a choisi d’éviter la bataille rangée. Il préfère une tactique d’harcèlement, de guérilla et de terre brûlée qui finit par créer de l’agacement dans les rangs de l’armée anglaise. Gorges, défilés, cols et forêt se posent comme des pièges mortels pour la lente armée de Cromwell qui voit ses effectifs fondre comme neige au soleil, victimes des mousquets des dragons écossais qui, une fois leur mission achevée, disparaissent comme des fantômes. De plus, avec le retard, commence à apparaitre des problèmes d’approvisionnement… et il se met à pleuvoir des cordes!

Quand l’armée de Cromwell arrive devant les murailles d’Édimbourg, on reporte au général que plus de 4,000 hommes, blessés ou malades, sont dans l’incapacité de combattre. Montant sur une hauteur, amer, il se rend compte qu’il a sous-estimé les capacités de mobilisation des écossais. La position, extrêmement fortifiée par des retranchements qui courent d’Edimbourg jusqu’à la mer, est occupée une force d’environ 20,000 hommes, commandée par David Leslie en personne, dont Cromwell connait la valeur. Dans ces conditions, un assaut serait un suicide, et Cromwell opte, sans trop y croire, pour le siège. Il fait installer son artillerie moribonde sur une hauteur et commence à pilonner les installations ennemies, aidée par les bordées de vaisseaux de ligne venus de Newcastle. Les moyens investis sont évidemment insuffisants et, mi-aout, Cromwell décide de lever le siège pour regagner l’Angleterre avant l’automne.

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C’est donc à la tête d’une force de 11,000 hommes complètement découragés que le maître de l’Angleterre (qui commence probablement à imaginer sa tête sur un billot) quitte les murs d’Edimbourg en direction du sud, en longeant la côte. David Leslie décide de prendre l’initiative et se lance à sa poursuite. Les Anglais, piétinant dans la boue et le froid, perdent à un temps fou à éviter ou repousser les embûches montées par les Ecossais et Cromwell est informé régulièrement de la position de l’armée de Leslie, qui gagne du terrain. Une nuit, Cromwell décide d’opérer un mouvement d’esquive, qu’il espère suffisant pour lâcher les poursuivants. Il ordonne à son armée de remonter vers le nord. A quatre du matin, les Anglais font discrètement demi-tour et parviennent les heures suivantes à prendre de l’avance sur les Ecossais. Ils arrivent à Musselbourg, sur la côte, complètement épuisés mais saufs. Dans le même temps, Leslie comprend qu’il a été dupé et réagit très vite, en ordonnant à son armée de rebrousser chemin. Cromwell, apprenant cela, sait qu’il doit quitter cette ville indéfendable, et continuer à fuir. Il remonte le long de la côte pour atteindre Dunbar. Là, prenant conscience que ses hommes, exténués, n’iront pas plus loin, il ordonne à son armée de prendre position dans le fort. «Cromwell est fait comme un rat…» se dit-on du côté des Covenanters.

Réfugié dans la ville, Cromwell guette les mouvements ennemis et, le 1er septembre, il voit arriver les premiers régiments de piquiers qui prennent position sur Doon Hill, une hauteur située environ trois kilomètres et passage obligé vers le sud. Il fait alors installer son artillerie dans un escarpement, face au sud, car il pense que c’est à cet endroit que va s’opérer le plus fort de l’attaque écossaise. Dans son QG de Broxmouth House, il commence à réfléchir à une stratégie. Il lui faut gagner du temps, des renforts peuvent être envoyés de Newcastle, n’y a-t-il pas envoyé des messagers pour cela? Le 2 septembre, au matin, Cromwell discute avec son état-major quand une sentinelle pénètre dans la pièce et annonce que l’armée de Leslie a bougé, non pas pour attaquer mais pour se redéployer. Devant une telle absurdité, Cromwell ne peut que rester incrédule… Il connait bien la valeur de Leslie, serait-il devenu fou? A ces faits, il faut apporter quelques précisions.

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Si David Leslie est le général en chef de l’armée écossaise, il n’est pas le seul à la diriger, et il n’a pas toujours le dernier mot. Arrivé sur les lieux, il a bien remarqué cette superbe position de Doon Hill et il y a fait placer son corps principal, bloquant la seule route d’accès et dominant toute la plaine. Là, sereinement, il est prêt à attendre la reddition de son vieil ami – en se préparant tout de même à une sortie suicide des Anglais. Mais Leslie ne fait pas la majorité au sein du parlement écossais, et nombre de parlementaires n’ont pas apprécié cette tactique de petite guerre (jugée peu honorable) contre Cromwell. Il aurait préféré un affrontement direct. Ils lui ont déjà interdit d’attaquer Cromwell avant qu’il se retranche pour cause de sabbat, et maintenant ces fanatiques religieux qui ne comprennent rien à l’art de la guerre somment Leslie d’attaquer, déclarant que Dieu sera au coté des Covenanters.

Quelques heures plus tard, l’armée de Leslie est donc descendue de la colline et s’est redéployée dans la plaine, au milieu d’un champ de maïs. Il a fait installer un fort contingent de cavalerie sur l’aile droite, le flanc appuyé à la mer, derrière quelques régiments de piquiers. Le reste de l’armée est disposé en un arc de cercle allant de Doon Hill à Broxburn. Le moral de l’armée écossaise est au beau fixe. La veille au soir, les hommes ont même dessellé leurs chevaux et ôté leurs armures pour se préparer au mieux à la bataille. De son point d’observation, Cromwell n’a pas perdu une miette des manœuvres de redéploiement ennemi… et il a remercié Dieu. Son intérêt s’est surtout porté sur l’aile de cavalerie ennemie. A son avis, elle est déployée dans un espace trop exigu pour bien manœuvrer. Bien sûr, Leslie n’est pas idiot, il l’a installée là pour une attaque. Mais s’ils avaient à défendre? Dans la nuit du lundi au mardi, il a donc réunit ses officiers pour planifier une attaque avant l’aube, avant que les écossais se positionnent en lignes de bataille. L’attaque passera par le petit défilé de Broxburn, lieu peu défendu entre le centre écossais et son aile droite. Toute la nuit, Cromwell a fait le tour de ses hommes, les encourageant et leur communiquant son optimisme.
«Rappelez-vous votre cri de guerre – le Seigneur des Armées! Mettez votre foi en Dieu, mes garçons, et gardez votre poudre au sec!»

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Au la faveur de l’obscurité, commandée par Cromwell en personne, toute la cavalerie anglaise, suivie de trois régiments d’infanterie, quittent Dunbar par le défilé de Broxburn et tombe sur l’aile droite écossaise, envahissant le camp ennemi. Les Ecossais, à demi-endormis, complètement surpris par l’attaque, subissent d’énormes pertes mais, petit à petit, ils parviennent à redresser la situation. Les carrés de mousquetaires, soutenus par les fameux piquiers écossais commencent à repousser la cavalerie anglaise. Au centre, le combat d’infanterie, au début équilibré, tourne lentement à l’avantage des Ecossais. Cromwell, comprenant la gravité de la situation, fait alors donner sa réserve, qui mène une attaque contournant la droite écossaise, afin d’effectuer une brèche dans les lignes ennemies. Sous le choc, pris de flanc et toujours aux prises avec la cavalerie anglaise sur leur front, une partie des lignes ennemies s’effondre, créant une énorme brèche dans laquelle s’engouffre la cavalerie anglaise, suivi par quelques régiments d’infanterie, qui tombe sur l’arrière de l’infanterie ennemie. Les écossais sont taillés en pièces. «Ils volent tout autour comme les Furies effectuant quelque merveilleuse démonstration» dit Cromwell. «Les écossais sont chassés comme des dindes» déclare plus crûment un officier. La victoire anglaise est totale, les prêtres la définissent comme divine. Les écossais comptent 3,000 morts. Quelques survivants ont fuit dans les collines, pour chercher un refuge dans le nord. Cromwell ayant donné l’ordre de la «chasse», un millier de fuyards sont capturés dans les jours qui suivent et rejoignent le fort contingent pris sur place. Mais David Leslie parvient à s’échapper.

Pour éviter toute contre-attaque, Cromwell fait déporter 5,100 prisonniers vers Durham, mais quelques uns parviennent à s’échapper à la hauteur de Berwick – si la plupart sont repris ou tués, une petite partie parvient à regagner l’Ecosse. Les martyrs de la Marche de Berwick arrivent, épuisés, à Durham le 11 septembre 1650, après une marche forcée de 236 kilomètres. Ils ne sont plus que 3,000.
Fin octobre, on décide enfin de s’occuper du sort des 1,400 écossais agonissant à Durham; 900 sont déportés au Nouveau Monde et 500 sont mis au service de Turenne, en France. Ils serviront pendant sept ans contre les Espagnols.

Si la bataille de Dunbar est la plus importante de la Guerre Civile Anglaise, pour les Ecossais, elle est aussi le symbole du début de la fin de leur indépendance. Même si elle n’a pas marqué les mémoires autant que Culloden, elle permet à un dirigeant anglais, Cromwell en l’occurrence, de s’impliquer directement dans la politique écossaise, influence qui finira par avoir un impact sur les membres du Parlement écossais.

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