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de quoi fut fait l'empire

Dans cet ouvrage monumental publié sous l’égide du CNRS puis, pour la présente œuvre, paru en 2014 dans la collection Biblis, le grand spécialiste de l’histoire coloniale Jacques Frémeaux nous invite à partager les conclusions de nombreuses années de recherches documentaires et de synthèse qui contribuent à faire de De quoi fut fait l’Empire une source d’information et un soutien d’étude quasiment exhaustifs.

Organisé de manière rigide, certes hermétique et de lecture âpre, mais finalement logique et méthodique, ce magistral condensé de données et d’analyses nous propose des angles d’études multiples et complémentaires qui tiennent compte de nombreuses variables, à la fois culturelles et logistiques, durant une période allant de 1830 à 1914 (même s’il convient que la colonisation européenne débute au XVIe siècle, avec l’arrivée es Espagnols dans les Amériques). A ma connaissance, à ce jour, aucun autre ouvrage traitant du sujet n’est aussi complet.

Pour argumenter son travail, le chercheur a choisi de concentrer ses recherches sur plusieurs nations : la France (Tonkin, Annam, Algérie, Afrique noire, Madagascar), la Grande-Bretagne (Indes, Pakistan, Afrique du Sud, Soudan, Egypte), l’Allemagne (Afrique Orientale, Sud-ouest Africain, Cameroun), l’Espagne (Maroc, Philippines, Cuba), l’Italie (Lybie, Abyssinie, Erythrée), Portugal (Angola, Etats-Unis (Ouest américain, Philippines, Cuba, Porto Rico), Russie (Caucase, Asie Centrale) et Pays-Bas (Sumatra, Java). Compilant et analysant données chiffrées, statistiques et lettres officielles, il dresse un bilan aussi glorieux que douloureux, et y détruit l’imagerie d’Epinal du combattant noble et conquérant accomplissant une « mission civilisatrice ». Après avoir effectué une compilation précise des données relevées dans les comptes rendus des archives militaires, il démontre que le soldat colonial fut plus la victime des maladies exotiques (dysenterie, malaria, cholera, paludisme, fièvre jaune, et divers parasites) et de l’épuisement dans des travaux de terrassement que du feu (ou du fer) ennemi. C’est un fait, durant cette période, même si les choses s’améliorent doucement au fil des années en matière d’hygiène et de service sanitaire, environ 80% des pertes dans les colonies sont dues aux maladies (voire 90% pour les nations les moins bien loties, comme l’Italie ou l’Espagne). Il prend comme exemple, entre autres, le « désastre sanitaire » de l’expédition de Madagascar où 6000 hommes (sur un effectif total de 18,000 hommes) perdirent la vie, dont seulement 25 au combat ! (page 439, chap 5-2).

Le domaine de la logistique est grandement exploré, et les progrès au cours du siècle mesurés. Transport et acheminement des troupes et des matériels, mesure des besoins, organisation des troupes, considérations topographiques, l’exposé est complet et les enseignements tirés pertinents. Britanniques, Français et Hollandais furent les plus actifs dans ce domaine mais cela ne les empêcha pas de se retrouver parfois moins bien armés que leurs adversaires les plus avancés – Samory Touré, empereur du Wassoulou, avait sa propre fabrique de mousquets ; les Sioux se procuraient des Winchester chez les métis canadiens, des armes bien plus performantes que les Springfield à un coup équipant les soldats américains entre 1873 et 1892 (page 289- chap 4-1). Si Jacques Frémeaux met en évidence des différences de moyens mis en oeuvre entre les empire coloniaux « riches » (comme la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne) et les « pauvres (l’Espagne, le Portugal et l’Italie), il ne manque pas d’exposer nombre de points communs… et de difficultés communes, comme assurer le bien être du soldat en campagne, mais aussi quand il se retrouvait désœuvré (ce qui était très souvent le cas), l’ennui l’entraînant souvent vers l’alcoolisme ou la perversion. L’auteur consacre également une grande partie de son étude à l’empire Russe qui – et peu de gens le savent – appliqua une politique coloniale très ambitieuse durant le siècle, s’aventurant dans des terrains très difficiles, aux populations peu dociles. D’ailleurs, à ce sujet, Jacques Frémeaux bouscule quelques mythes comme celui de l’invincibilité du guerrier afghans. Il nous démontre que si les Britanniques n’ont jamais annexé l’Afghanistan (malgré de nombreuses victoires militaires), c’est que le pays leur servait de zone tampon entre leurs possessions des Indes et des Russes très actifs sur la frontière occidentale. En effet, comme le précise l’historien « autant les chefs ont une grande liberté en opérations, autant ils savent qu’ils doivent se garder d’engager leur pays dans un conflit avec une puissance européenne » (page 406 – Chap 4-6). Fachoda apparaît donc comme une des exceptions, qui méritait, pour le chercheur, un chapitre dédié.

De ce comportement prudent découle surement le bon vieux cliché du soldat gentleman, respectueux de l’étiquette, et offrant le thé ou un verre de vin à son homologue européen. Hors, lors d’une étude approfondie de la nature du soldat européen, Jacques Frémeaux nous démontre que tous les officiers servant dans les colonies étaient loin de coller à ce noble portrait. Les exactions furent nombreuses, et les populations autochtones en firent souvent les frais. Le Français Bugeaud usa de méthodes en Algérie qui n’est pas sans rappeler les colonnes infernales de Turreau, alors que la pacification du Sud-ouest africain par les Allemands augure, selon l’auteur, les génocides opérés par les nazis. Cependant, si Frémeaux met le doigt où cela fait mal, s’il égratigne quelques personnages légendaires (comme Gordon Pacha), ses recherches exposent aussi quelques éléments positifs, comme les pacifications « humanistes » de Gallieni, Lyautey ou, dans une moindre mesure, de Kitchener. Des longues démonstrations qui mettent en lumière les considérations parfois étonnamment modernes des chefs les plus éclairés.

Le cas du soldat « indigène » est très fortement exploré. Les différences de traitement entre soldats de la métropole et indigènes sont flagrantes, quelle que soit la nation qui les emploie. Mais, contrairement aux idées reçus, ils n’étaient pas particulièrement maltraités. Moins bien soldés, nourris différemment, certes, mais leur résistance aux maladies (du moins, ils étaient moins sujets aux épidémies) en faisaient des éléments très précieux, souvent estimés par les officiers européens. L’ouvrage ne manque pas non plus de considérations ethnologiques et anthropologiques, en prenant compte des mentalités de l’époque (avec notamment le fameux culte de la « race guerrière »), qui ne peuvent être négligées sous peine de commettre quelques erreurs de jugement…. Et que l’on retrouve lors de la Grande Guerre.

Conquête – Pacification – Colonisation. Un triptyque commun a presque toutes les politiques des empires coloniaux. Des politiques qui générèrent des coûts, à la fois humains et financiers, et qui furent de temps en temps sujets à de célèbres revers, dont certains sont décryptés par Frémeaux. Durnford à Isandhlwana (1879), Custer à Little Big Horn (1876) ou Baratieri à Adoua (1876). A chaque fois, les raisons sont les mêmes, et sautent aux yeux : une méconnaissance du terrain, un certain mépris de l’adversaire mais aussi souvent une nécessité d’action précipitée, l’armée ne pouvant rester trop longtemps en campagne sous peine de souffrir d’un manque de ravitaillement. L’historien nous explique aussi pourquoi ces rares victoires « autochones » ne connurent pas de lendemain – même quand les responsables étaient des grands hommes comme Chamil, Abd El Kader ou Sitting Bull – et en profite pour aborder le cas particulier des guerres Boers, qui coûtèrent aux contribuables de Grande-Bretagne 200 millions de livres (somme colossale à l’époque), soit 1000 livres par Boer soumis, alors que l’un des 70 millions d’Africains que comptait l’empire n’avait représenté que 3 shillings.

La fin de l’ouvrage n’est pas la plus inintéressante. Elle est même très riche en questionnements. Jacques Frémeaux y aborde le sujet délicat de l’éthique guerrière et du racisme, avec le fameux argument souvent avancé par les contemporains : le « non respect des lois de la guerre » par les peuples non européens. Dans « L’incroyable férocité de la guerre », l’historien se garde bien d’émettre des commentaires et se contente de citer les faits en faisant des comparatifs avec les guerres européennes. Mais les conclusions tirées, du moins pour mon cas, sont édifiantes. Elles n’engagent que ma personne. Je ne les partagerais donc pas ici. Cependant, il ne faut manquer de se souvenir qu’à une époque où la vie humaine pouvait laisser totalement indifférent, les classes dirigeantes n’avaient pas plus de scrupules à écraser dans le sang une révolte ouvrière que les officiers coloniaux une révolte indigène. Peut-on alors citer les guerres coloniales comme étant des « guerres racistes » ? C’est la question que l’historien soulève en évitant les pièges des clichés.

D’ailleurs, quel ressenti avait l’opinion publique au sujet des guerres coloniales, et des colonies en général? La plupart du temps, du moins jusqu’aux dernières années du XXe siècle, les peuples européens n’y portaient guère d’intérêt. La tendance générale composait un accord tacite. Par contre, vers la fin de la période, l’impérialisme colonial bénéficia de l’intérêt de la littérature populaire et du théâtre, puis du cinéma pour le romantisme exotique. Aux Etats-Unis, c’est la presse qui popularise les Guerres Indiennes. Si quelques scandales ne manquèrent pas de sensibiliser momentanément l’opinion, la plupart du temps l’information était suffisamment biaisée et embellie (voire censurée) pour que les guerres coloniales restent dans les esprits des peuples européens une jolie fiction aventureuse. De toutes manières, les gens avaient d’autres préoccupations pour s’en soucier.

Bref, difficile en ces quelques lignes d’effectuer une présentation digne de cet exceptionnel ouvrage. J’espère cependant avoir convaincu tous ceux qui sont intéressés par le sujet de l’utilité de l’œuvre, et que, suite à ce billet, certains d’entre eux se lanceront dans la lecture de cette mine d’informations.

Ma côte : 5/5

De quoi fut fait l’empire – Les guerres coloniales au XIXᵉ siècle
Un livre de Jacques Frémeaux
Paru aux éditions du CNRS (2010), collection Biblis (janvier 2014)
600 pages

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