2-5 etoiles

musketeers

Construire une fiction à thème historique à partir d’une autre, déjà bien fantaisiste, représente un sacré défi, une gageure. Le risque, qui est grand, est de mécontenter à la fois les puristes de la version originale et les féru d’histoire qui dénigrent déjà ladite version, en plus d’égarer, par manque des repères nécessaires, le grand public. Mais cela n’a pourtant pas empêché les britanniques Jessica Pope et Adrian Hodges, encouragés par la mode actuelle du « drama historique »,  de tenter en 2014 l’aventure The Musketeers. Reste à savoir si le jeu en valait la chandelle. Apparemment, au bout d’une longue période d’essai de trois années, BBC One a décidé que non. The Musketeers, une nouvelle série sacrifiée sur l’autel de l’audience?

The Musketeers (Musketeers pour sa diffusion en France) est une adaptation très libre – mais vraiment TRES libre – du roman Les trois mousquetaires, de Dumas. Si l’on y retrouve les principaux personnages de l’œuvre littéraire (du moins dans sa première saison), le show est construit sur une série d’intrigues très éloignées du texte originel, avec un traitement moderne qui s’appuie sur des protagonistes affichant des profils psychologiques très anachroniques. D’ailleurs, dès le lancement, BBC One et les showrunners le revendiquaient: « The Musketeers n’est pas une série historique ». Qu’ils se rassurent, même en ayant qu’un minimum de connaissances sur la période, on peut se rendre compte, dès les premiers plans, que de nombreuses libertés ont été prises avec l’Histoire de France et de Navarre. Il suffit pour cela de faire un comparatif avec les précédentes adaptations télévisuelles et cinématographiques, qui ne sont pourtant pas des exemples de véracité.

The Musketeers, c’est trois arcs pour trois saisons de dix épisodes, chacun mettant en scène son « super vilain » et quelques sbires. L’ensemble tourne sur la lutte entre l’Espagne et une France (dans le roman, c’est plutôt contre les agents de la perfide Albion que luttent les mousquetaires) dirigée par un Louis XIII totalement débile (on le croirait sorti d’une comédie de Mel Brooks) dans la première saison mais qui devient plus sérieux dans les suivantes. En cela s’ajoutent quelques sous-intrigues contant les aventures sentimentales des héros mousquetaires dont certaines prennent des sentiers osés (à déclencher l’ire, ou le fou rire, de l’historien) ou faisant quelques parallèles vaseux avec notre actualité (comme le camp de « réfugiés » de la troisième saison). Dans The Musketeers, Richelieu, Rochefort, Feron, Milady de Winter sont à l’honneur.  Parmi les oubliés, on peut noter Mazarin, écarté au profit d’un Tréville – bien interprété par un Hugo Speer très charismatique – qui, du coup, occupe beaucoup plus d’espace que dans le roman.  Dans la dernière saison s’impose comme adversaire Gaston de France, le duc d’Orléans. Une rencontre inopinée (ou pas) avec Milady de Winter va l’empêcher de conduire la Fronde qu’il a historiquement menée mais, élément positif, il apparaît comme aussi fétide que le fut réellement le cadet de Louis XIII.

L’un des points forts de la série est son casting. BBC One, qui nous a habitué a de la qualité, ne déroge pas à ses principes. Ainsi, grâce à leur talent, Ryan Gage (son personnage est crétin mais, lui, s’en sort très bien et parvient parfois à le tirer vers le haut), Ruper Everett (vil à souhait), Maimie McCoy, Peter Capaldi (très classe en Richelieu) et Marc Warren (un Rochefort mémorable) nous font oublier un environnement un peu chiche en figuration (le régiment de mousquetaires se résume aux héros accompagnés par trois clampins… euh, disciples) et en personnages secondaires. Les acteurs incarnant les mousquetaires assurent parfaitement leurs rôles. Mention spéciale à Tom Burke (vu récemment dans War and Peace), qui compose un Athos énergique et convaincant. Côté féminin, Maimie McCoy est parfaite dans la peau d’un fameux personnage, la venimeuse Milady de Winter – cela n’est pas étonnant – et j’ai bien apprécié Tamla Kari dans un rôle au profil pourtant un peu bancal ; celui de Constance Bonacieux.

Autre atout : le visuel. Rien à dire, The Musketeers, question fringues, ça pète ! Les tenus des mousquetaires, bien qu’anachroniques et vraiment fantaisistes, sont superbes (et bien portés). Mention bien aussi pour les équipements ; pistoles, arquebuses, mousquets, rapières sont au rendez-vous, avec un bel effort de reconstruction dans leur utilisation, ce qui amène un bel aspect réaliste. La reconstitution des quartiers populaires parisiens se résume à deux plateaux mais riches en échoppes, en étals et autres détails. Au Louvre, courtisans et dirigeants endossent de superbes toilettes, notamment Anne d’Autriche (Alexandra Dowling), et les quelques ajouts en synthèse contribuent à donner le change. Globalement, la réalisation se révèle sobre mais efficace – les chorégraphies de combats style «de capes et d’épées » sont nerveuses et limpides – et emploie avec justesse la cosmétique de la série. On se trouve donc devant le fruit d’un bon travail de production.

Pourtant, The Musketeers, même si  la série a tenu trois saisons, est un semi-échec. Question audience, le show n’a pas réussi à trouver son public. Je pense que l’une des principales raisons qui a conduit à son non renouvellement est l’absence d’une véritable prise de position dans son traitement. Contrairement à d’autres productions qui recycle des thèmes vintage (films de pirates, peplum, etc) avec une relecture plus adulte et une imagerie putassière (comme Black Sails ou Rome, par exemple), The Musketeers a cherché sa cible dans une audience familiale, lissant scénario et mise en scène, développant des intrigues aussi naïves que tarabiscotées.  Hors, à l’heure où l’ado regarde son show préféré en  replay sur l’Internet, très éloigné des loisirs de parents qui, eux, du coup, s’orientent vers des spectacles plus spécialisés,  ce type de public de masse se raréfie. La séquence finale de la série, qui prend la forme d’un happy end dégoulinant de bons sentiments disneyens, contrastant avec la couleur générale d’un épisode particulièrement violent (du moins, graphiquement explicite), est le parfait exemple des errements d’une production qui n’a pas su (pu ?) prendre ses responsabilités.

Bon, je n’en dirais pas plus si vous n’avez pas encore vu la série (spoiler, c’est maaal !) mais si je devais vous donner un conseil : contentez-vous de visionner la première saison, elle se suffit à elle-même et est, de loin, la meilleure.

Ma note : 3,5/5 (première saison), 2,5/5 (deuxième saison), 2/5 (troisième saison)

The Musketeers (GB / 2014-2016)

Série britannique créée par Jessica Pope et Adrian Hodges

Trois saisons de 10 épisodes d’environ 50 minutes

Avec : Tom Burke (Athos), Luke Pasqualino (D’Artagnan), Santiago Cabrera (Aramis), Howard Charles (Porthos), Alexandra Dowling (Anne d’Autriche), Ryan Gage (Louis XIII), Tamla Kari (Constance), Hugo Speer (Tréville), Ruper Everett (De Feron), Maimie McCoy (Milady de Winter), Peter Capaldi (Richelieu), Marc Warren (Rochefort).

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