Je viens de finir de visionner la première saison de The Crown. Oui, je sais, j’ai trois métros de retard, la série ayant été diffusée en fin d’automne dernier. Mais je dois dire que, à ce moment, je n’avais guère été attiré par le sujet. En effet, bien que passionnée d’histoire, la bio d’Elisabeth de Windsor… Bof, bof. Pas de quoi sauter au plafond, et encore moins me payer un abonnement Netflix. Puis, il y a eu les retours, les commentaires dithyrambiques, les éloges, les récompenses… Un élan d’enthousiasme qui m’a encouragé à tenter l’expérience. Et je dois avouer que je ne le regrette pas.

Car The Crown, série historique créée par le britannique Peter Morgan, scénariste de très bonne réputation (Le dernier roi d’Ecosse ; Frost/Nixon, l’heure de vérité ; The Queen), m’a totalement emballé. Au regard de la période étudiée (assez proche de nous), de l’objet du traitement (la reine Elizabeth II), et de la somme colossale investie dans la production, force est de dire que le pari était risqué. Hors, la production a réussi à surmonter ces obstacles et les aprioris avec la mise en forme d’un spectacle qui se veut à la fois un drame familial et une démonstration pédagogique adoptant un point de vue neutre et objectif sur la monarchie, appuyé par un aspect documentaire minutieux portant (pour cette première saison) sur la Grande-Bretagne de l’après-guerre.

Excellemment bien produite, la série bénéficie d’une réalisation luxueuse et d’un montage très efficace. Chaque plan est un véritable régal pour les yeux. Chaque livre sterling investie est retranscrite à l’écran, contribuant au réalisme historique avec de superbes reconstitutions. Une nouvelle fois, la télévision britannique prouve encore une fois son habileté à produire des séries dont la qualité visuelle n’a rien à envier aux grosses machines hollywoodiennes. Côté scénario, The Crown parvient à trouver le parfait équilibre entre la « petite » histoire et la grande, et l’ensemble compose une fresque historique apte à combler autant l’amateur de « drama » que celui plus intéressé par la reconstruction de la Grande-Bretagne d’après-guerre. Certaines séquences, comme celle de la mort du roi Georges VI et lorsque Churchill brûle le tableau de Sutherland, dégagent une grande puissance dramatique. Alors, bien sûr, des raccourcis sont empruntés, et certains pourront reprocher au show de s’intéresser de trop à ce qu’il assimile à de l’anecdote, comme lorsque Churchill s’émeut de la mort accidentelle de sa secrétaire. A côté de cela, Peter Morgan se montre plus prudent qu’à l’habitude et évite le spéculatif, notamment quand il évite de se pencher trop avant sur le « dossier » Edouard VIII – en fait, pour ce qui est de l’abdication, il se contente de reprendre l’histoire romancée balancée au public à l’époque, sans aborder les aspects sulfureux. On ne lui en voudra pas.

Dans le rôle principal, Claire Foy compose avec un grand talent une Elizabeth II en phase de construction. Posture, petites manies, démarche un peu gauche, l’actrice a soigneusement étudié les caractéristiques de la reine et nous offre un portrait saisissant (quoiqu’un peu plus charmant que l’originale). Bien aidée par un scénario et une mise en scène qui joue la carte du réalisme et de la sobriété, Claire Foy nous embarque véritablement dans l’univers de son personnage, un univers mondain en pleine transformation (on peut presque parler de révolution sociale) au sein d’une Angleterre qui n’est plus que l’ombre de l’ancien et puissant Empire Britannique. Malgré son jeune âge, Elizabeth II apparait au fil des épisodes l’écueil de la tradition sur lequel viennent se briser les vagues du changement, un changement qui influe même sur son entourage, et notamment sur le prince consort (Matt Smith), ce qui n’est pas sans déclencher quelques « royales » scènes de ménage. La série m’a d’ailleurs fait découvrir quelques facettes du personnage de Philipp, qui n’ont pas manqué de m’étonner.

L’autre « star » de cette première saison est John Lithgow, qui nous offre un Churchill vieillissant mais toujours accroché à son devoir. En surfant sur le net, j’ai découvert que certains trouvaient son interprétation trop caricaturale. Peut-être, je n’ai pas étudié suffisamment la personnalité de Churchill pour en juger. Peter Morgan nous propose finalement un portrait fidèle de l’image véhiculée par le personnage public, très haut en couleur. Quoi qu’il en soit, l’interprétation de John Lithgow, transformé physiquement pour l’occasion, est en tout point remarquable et les séquences opposant Churchill à son disciple, rival puis successeur Anthony Eden (Jeremy Northam) figurent parmi les passages mémorables de la série.

Cette première saison est également le théâtre sur lequel se joue la romance entre la princesse Margaret (magnifique Vanessa Kirby) et Peter Townsend (Ben Miles). Relation qui, à l’époque, avait défrayé la chronique et entrainé une véritable crise au sein de la famille royale. Au-delà de l’aspect people de cette affaire, qui tient une grande part dans la seconde partie de la saison, on peut y voir aussi une fenêtre ouverte sur les responsabilités d’une famille écrasée par ses obligations de « respectabilité », et devant se poser à la fois comme un exemple de vertu et le joyau de la nation. Enfin, les deux autres personnages jouant un grand rôle dans cette première saison sont, bien sûr, le roi Georges VI et la reine-mère Elizabeth. On découvre le premier durant les dernières années de sa vie, dans ses efforts de reconstruire une nation fière et influente, et luttant contre la maladie (sans toutefois arrêter de fumer comme un pompier). Ce grand personnage historique, qui fut remarquable durant toute la durée de son règne, est interprété avec une belle sobriété par l’expérimenté Jared Harris. C’est Victoria Hamilton, une habituée des productions historiques et des films à costumes, qui incarne la reine-mère. Elle s’en sort avec grâce et talent dans le rôle d’une femme de caractère qui, de par sa fonction, se doit de rester en retrait tout en exerçant une forte influence sur son environnement. Au final, un casting de très haut niveau.

Bref, cette saison 1 de The Crown est une vraie réussite. Reste à découvrir la suite. Et, là, je me surprends de nouveau à ressentir quelques hésitations. Il faut dire que le contexte historique qui marque la première saison, celui du monde de l’après-guerre, a fortement contribué à entretenir mon intérêt. Je suis moins impatient de découvrir la vie d’Elizabeth II à partir des années 60, même si je suis curieux de voir les traitements offerts à Margaret Tatcher ou lady Diana. Mais bon, au regard du plaisir que m’a procuré The Crown durant ces dix premiers épisodes, je suis prêt à donner un blanc-seing d’adhésion à Peter Morgan. En croisant les doigts.

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