Aujourd’hui considérée par les spécialistes comme l’un des plus grands fiascos de l’histoire militaire du vingtième siècle, l’expédition des Dardanelles fut une expérience douloureuse pour des milliers de soldats venus des antipodes la tête pleine de rêves. Un mortel retour à la réalité. Idéalistes, patriotes ou désœuvrés en mal d’aventures, ces jeunes gens découvrirent sur ces falaises d’Asie mineure un sinistre univers guerrier, bien éloigné de l’idée romanesque que la plupart d’entre eux se faisait de la guerre. Mal organisée par un état-major ayant largement sous-estimé les capacités défensives d’un ennemi méprisé, cette expédition des Dardanelles – nommée également campagne de Gallipoli – avait pour objectif avoué d’ouvrir une voie de ravitaillement vers l’allié Russe. Au final, ce qui devait être une rapide opération de « nettoyage » tourna en une longue bataille de tranchées de dix mois durant laquelle 500,000 britanniques et français tentèrent vainement de prendre le contrôle de la péninsule contrôlée par les Turcs.

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Victimes d’assauts suicidaires contre un ennemi solidement retranchés, d’épidémie dues aux lamentables conditions d’hygiène et à la malnutrition, les combattants alliés des Dardanelles payèrent au conflit un lourd tribut, avec un terrible bilan de 250,000 morts et blessés (dont près de 80,000 Français). Un sacrifice inutile puisque, le 9 janvier 1916, l’Etat-major allié ordonnait une évacuation (qui, elle, fut assez bien exécutée) pour un redéploiement contre le nouvel ennemi roumain. Parmi les troupes présentes sur les lieux, les plus éprouvées furent celles appartenant au tout nouveau contingent de l’ANZAC, qui regroupait les troupes britanniques venues de la zone océanique de l’Empire – australiens et néo-zélandais. Sacrifiées pour la cause, et pour protéger les divisions métropolitaines débarquées un peu plus loin, les unités de l’ANZAC découvraient alors la guerre moderne, les tranchées, le feu des mitrailleuses et orages d’obus. C’est au cours de ce douloureux séjour en ces terres asiatiques que l’ANZAC s’est forgée une réputation et une véritable identité « nationale », le courage du soldat de l’ANZAC ayant frappé l’opinion publique. D’ailleurs, alors que cette expédition a longtemps été la victime d’un obscurantisme honteux dans la plupart des systèmes éducatifs européens (on peut aisément le comprendre au regard de l’importance du fiasco et des responsabilités établies – Churchill lui-même y fut impliqué!), on célèbre aujourd’hui en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans les îles anglophones des archipels du Pacifique l’ANZAC Day, qui dépasse même en importance le traditionnel Memorial Day.

En australien pure souche, le cinéaste Peter Weir a donc été, comme tous ses concitoyens, sensibilisé sur le sujet. Tant et si bien qu’en 1981, ce futur grand réalisateur, alors connu pour offrir au public un cinéma atypique et réfléchi, à la fois sombre et poétique (Pique-nique à Hanging Rock, La dernière vague, Les voitures qui ont mangé Paris…) choisit cette tranche d’histoire pour mettre en forme son premier film « grand public », intitulé simplement Gallipoli. Le jeune artiste militant qu’il était alors remplit son contrat, du moins au point de vue box office puisque le film connut un bon petit succès en Australie, mais aussi aux Etats-Unis, et il lançait là sa carrière internationale. Mais attention, Gallipoli n’est pas un film de guerre comme les autres, c’est un film de guerre qui épouse le regard de Peter Weir, qui s’attarde plus sur les aspects humains que sur les aspects historiques et militaires.

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Donc, en visionnant Gallipoli, l’amateur d’Histoire ne va pas apprendre grand chose sur le déroulement des événements ayant amené la défaite des alliés. Par contre, il ne serait guère pertinent de bouder le spectacle car ce film est une très belle histoire d’amitié et d’innocence violemment déflorée, emprunte de poésie et de mélancolie. Le scénario s’attarde sur deux personnages; concurrents dans la vie civile (ils sont tous les deux sprinters), ils deviennent amis et frères d’armes dans l’ANZAC. Une longue présentation des protagonistes, où Peter Weir nous offre une belle vision de l’Australie du début du vingtième siècle, contribue à nous attacher à eux, d’autant plus que leur duo est extrêmement crédible et sympathique. Evidemment, les deux comédiens chargés d’interpréter Archy et Frank ne sont pas pour rien dans cette réussite. Mark Lee s’est fait connaitre à la fin des années 70 à travers quelques séries TV (il est aujourd’hui une star de la télé australienne, et également producteur et réalisateur), il interprète ici un jeune sportif hors norme, poussé à s’engager par son idéal. Quand au rôle du débrouillard et charismatique Frank Dunne, qui se retrouve embarqué dans l’ANZAC parce qu’il n’avait rien d’autre d’intéressant à faire, il a été confié à Mel Gibson, qui était encore loin d’être la star qu’il est aujourd’hui (il n’était connu alors que des fans de Mad Max).

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Frank et Archy incarnent l’insouciance de ces jeunes gens de l’époque qui n’avaient qu’une vision romanesque de la guerre. Pour bien nous faire ressentir ces sentiments naïfs, Peter Weir se penche à entretenir, durant les trois quarts du métrage, une atmosphère bon enfant et un même un parfum de camp de vacances durant la période d’entrainement, qui se déroule en Egypte. Il flirte même parfois avec la comédie. Plus loin, même lorsque Frank, Archy et leurs camarades débarquent sur la plage ANZAC, Peter Weir évite de « dramatiser » la situation, transformant tirs de barrage et de fusées-signaux en un « innocent » et assez charmeur spectacle pyrotechnique accompagné de pièces de musique classique – c’est sûr, on est loin de la séquence de débarquement à Omaha Beach dans Le Soldat Ryan. Une sorte de « drôle de guerre » qui dure jusqu’à un quart d’heure de la fin, quand, brusquement, les deux amis sont confrontés à (prennent conscience de) la réalité, à la mort… et à la peur. Mais, même dans ces moments, Peter Weir reste prude (pas une seule goutte de sang), mesuré, joue la carte de la poésie plus que celui du choc visuel. Et échoue à faire de la fin d’une amitié une insupportable déchirure. Là, par contre, c’est dommage. D’aucun aurait aimé plus de contraste.

Un bon film, qui aurait peut-être mérité un dénouement plus fort.

Ma côte: 4/5

Gallipoli (Australie, 1981)
Un film réalisé par Peter Weir
Scénario de Peter Weir et David Williamson
Avec : Mark Lee (Archy Hamilton), Mel Gibson (Frank Dunne), Bill Hunter (Major Barton), Robert Grubb (Billy)

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